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Paris-Tamannrasset-Tunis

 Journal de ma course en Vélo-tout-terrain

du 26 décembre 1990 au 24 janvier 1991

 (course organisée par Marc Bouet Aventure)

 par Daniel LEHAIN

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Mardi 25 décembre 1990. 

Après 9 mois de démarches, de relances, de sollicitations diverses, de tractations, d'entretiens, de courriers, de conversations téléphoniques.......nous voici à la veille du départ. Après des mois d'incertitudes, de rebondissements, de déboires puis de coups de chance, voici que s'accomplit l'événement tant espéré : nous partons pour le Paris-Dakar !

Nous sommes six : Joël Bunel (38 ans, capitaine informaticien au Mont Valérien), Joël Gaborit (44 ans, inspecteur aux PTE), Gérard Brétéché (42 ans, technicien à France-Télécom), et moi-même (45 ans) pour les cyclistes; Eric François (35 ans, adjudant à la STAT propriétaire d'un 4X4 Pajéro) et Gérald Coueille (36 ans, ingénieur chez Dassault, propriétaire d'un 4X4 Land Rover) pour les chauffeurs.

Une équipe de vétérans certes, mais une équipe robuste autant dans les têtes que dans les jambes. Nos faiblesses sont peut-être ailleurs. Les finances restant incertaines jusqu'aux dernières semaines, les préparatifs ont été trop tardifs. Sans doute aura-t-on oublié quelques petites choses ou négligé certaines dispositions. Trop tard pour les regrets, misons sur notre inspiration et notre capacité d'adaptation. Le sort en est jeté.  

Mercredi 26 décembre 1990 

Départ de la tour Eiffel pour une liaison promotionnelle de Paris à Orsay. Il fait frais, une petite pluie contrarie les derniers préparatifs. Les  badauds s'étonnent de cette curieuse caravane bariolée,  placardée d'annonces publicitaires multicolores. Les familles grossissent le nombre des spectateurs. L'organisation s'attarde en des préparatifs qui paraissent confus. Enfin, vers 13 heures le starter libère les 9 coureurs à pieds et les 16 cyclistes.

La pluie s'est accentuée nettement. Qu'importe, l'euphorie l'emporte encore sur le désagrément. On suit les quais de la Seine, le pont du Garigliano puis direction Orsay par Clamart.

A Orsay, la pluie est battante. Nous avons enfilé nos K-Way. Bernard Aubry va nous accompagner en voiture avec Marie-Thé. L'organisateur  distribue les dossards. Nous sommes transis. La course est lancée vers 16 heures. C'est une épreuve contre la montre deux par deux de 110 kilomètres dont chaque demi-équipe parcourt 55 kilomètres. Pour mon équipe (baptisée équipe de Rambouillet) Gérard et moi-même formons le premier binôme. Nous nous élançons derrières les trois autres équipes, deux mini se prennent tout à coup pour des vedettes. Maurice, au bord des larmes me dit "tu vois, après ça, même si je ne vais pas jusqu'au bout de ce Dakar, je serai comblé !". Nous avons le sentiment d'être les acteurs d'un événement exceptionnel et on se  donne des airs de compétiteurs acharnés. Une demi-heure d'euphorie et la grande ville s'éloigne. Au cours du second relais de Joël Gaborit nous traversons Hostens, la ville où habite Frédéric. Nouvel arrêt, nouvelle petite collation offerte par son club cycliste dont une vingtaine de membres va nous accompagner pendant une bonne heure. Nous voici dans les Landes. Les représentants des 4 équipes roulent roues dans roues. Joël prenant l'essentiel des relais. Quand Joël Bunel entame sa part de besogne avec trois quarts d'heure d'avance sur les prévisions, le terrain commence à se plisser et le petit groupe se disloque bosse après bosse. A bord du Pajéro Eric nous emmène, Gérard et moi, au lieu du prochain relais. Philippe (équipe Mickey) et son chauffeur sont déjà sur place. Nous dînons frugalement à l'aide du petit réchaud à gaz. La nuit approche et on s'interroge sur l'habillement à adopter : cuissard court ou cuissard long ? En attendant l'arrivée de nos compagnons on se concerte entre adversaires. Je suggère à Philippe de partir à son rythme sans s'occuper de moi qui, du fait de mon âge, serai nécessairement plus long à trouver mon allure. Il m'affirme qu'il n'en est pas question, et que nous avons l'un et l'autre intérêt à rester ensemble jusqu'à Orthez.

Voici Frédéric qui arrive. Il a lâché Joël Bunel qu'il estime à 10 minutes derrière. Je réitère à Philippe ma proposition de ne pas m'attendre. Mais il prend son temps et, sur ces entrefaites, Joël arrive à peine 5 minutes plus tard. C'est donc ensemble que nous démarrons pour 55 kilomètres qui promettent d'être ardus. Mes intuitions sont vite vérifiées. Dès les premières côtes, cédant à sa jeune fougue, Philippe imprime un train soutenu qui m'incommode par sa nervosité. A la sortie d'Orthez on aborde une côte longue de 5 kilomètres. Sentant que le régime ne me convient pas, il oublie ses promesses et accélère me prenant rapidement 150 mètres. Résigné, je m'applique à trouver un rythme efficace et si possible économique. La nuit nous a enveloppés. Je vois les feux de son véhicule d'assistance devant moi et j'en mesure la distance. Une certitude se précise petit à petit : l’écart s’est stabilisé. Il a été un peu présomptueux et manifestement il est à la peine. Petit sursaut d’orgueil, je me promets de mettre un terme à son escapade. On atteint le sommet alors que les deux motards sont encore devant avec lui. Par respect des conventions de course et des consignes de sécurité, les véhicules restent derrière leur coureur. Ce qui fait qu'en entamant  la descente, je me retrouve brièvement sans éclairage et obligé de ralentir. Philippe prend le large, et dans une complicité quelque peu sournoise, son pilote de 4X4 éteint son gyrophare afin de disparaître de ma vue. C'est alors que l'un des deux motards comprenant ma situation se laisse glisser à ma hauteur. Je lui demande de se placer afin de mieux m'éclairer la route car les virages se succèdent rapidement. Je lui crie "si tu m'ouvres bien la route, j'te jure que je m'le fais !". Alors s'entame une course poursuite qui va durer une petite demie heure. Dans ma tête, je scande un refrain vengeur "t'aurais pas dû m'attaquer, t'aurais pas dû m'attaquer, t'aurais pas dû... !". Mètre par mètre, je grignote du terrain pour fondre sur lui dans un faux-plat montant. A n'en pas douter, son moral en a pris un sérieux coup : l'ancien serait-il plus coriace qu'il n'y paraissait ? Pour bien établir les positions, je prends immédiatement le commandement sans faiblir la cadence. On doit rouler à 37 km/h sur le plat. Derrière, Philippe ne refuse pas l'abri. Il doit même mettre un bon moment à se remettre de ses émotions. Puis il se décide à me relayer. Cette fois les choses sont claires, il ne me lâchera plus. Je pense même qu'il doit s'inquiéter un peu que l'inverse ne se produise. Une fois ou deux il essaie pour me tester d'accélérer dans les rampes. Mais je suis là et bien là. Bien sûr, j'ai mal dans les jambes, mais l'adrénaline et les endomorphines compensent. Et je ne doute pas qu'il souffre aussi. La bataille est autant psychologique que musculaire. Voici les faubourgs d'Oloron Ste Marie. A quoi servirait maintenant une échappée ? On est en ville et le risque de s'égarer n'en vaut pas la chandelle. Nos deux compagnons qui vont devoir s'affronter dans l'ascension du Somport ne méritent pas qu'on perde le moindre instant dans une bataille devenue stérile. Sur la place de la gare, ils sont au rendez-vous. Nous leur passons le mousqueton, précieux témoin de passage de relais qui va nous accompagner tout au long de l'aventure, avec une heure d'avance sur l'horaire prévu ! A eux de jouer. Mais la partie ne sera pas facile : d'Oloron au col il y a 55 km dont au moins 35 km d'ascension et ils n'ont que 3 heures pour le faire. Passé 23 heures, toute minute comptera en pénalité !Le vélo réinstallé sur la galerie du Pajéro, Éric nous fait rejoindre les deux cyclistes noctambules, libérant ainsi le Land Rover de Gérald qui peut rallier l'étape. La route commence rapidement à s'élever. On trouve nos deux hommes en pleine action, éclairés par le Pajéro d'Anne-Lise, l'infirmière suisse qui se désigne elle-même la "chauffeuse" de Didier (suisse lui aussi). L'un et l'autre se sont attirés les sympathies de la caravane par leurs facéties de tous les instants. Outre son accent, elle a un vocabulaire curieux. Par exemple, elle parle de son "signaux-file" pour désigner son clignotant. Mais revenons aux cyclistes ; Ils vont bon train sur une route où plus personne ne passe à cette heure-ci. Il fait maintenant franchement frais. Nous sommes très surpris, Gérard le premier, de la résistance de Didier qui n'est pourtant pas un cycliste confirmé. Chacun prodigue soins et encouragements  pour son poulain. Une partie de  bras de fer s'est engagée. Les deux hommes roulent de front, essayant chacun d'impressionner l'autre en dissimulant autant que possible sa propre peine. Mais la route est dure et les allures commencent à se déhancher. Les minutes s'égrainent inexorablement. Arriveront-ils à respecter l'horaire ? A notre compteur il ne devrait rester que deux ou trois kilomètres mais on n'en voit toujours pas le bout. Il faut stimuler leur ardeur car ils se battent avec un courage admirable. Nos Klaxons entament un concert sur l'air des "lampions" qui les porte  jusqu'à la station. Il est précisément 22 heures 59 quand nous l'atteignons sous les applaudissements et les cris joyeux de la caravane. Gérard et Didier sont très éprouvés mais heureux de l'ovation. Derrière, les coureurs des deux équipes Pharmasport accumulent les minutes de retard : 15 pour l'un et plus d'une heure pour l'autre. Nous sommes hébergés dans la station de ski du Somport. Une paella copieuse, et on s'enfile rapidement dans les duvets.

Samedi 29 décembre 1990.

Petit déjeuner à 9 heures. Photos et interviews pour la presse locale. Dans une parade orchestrée pour la presse locale nous franchissons les deux derniers kilomètres du col sur une route gelée encadrée de congères. Au poste douanier tout le monde réintègre les véhicules pour la traversée de l'Espagne. Le rendez-vous est fixé à Algésiras demain à 14 heures, 1300 kilomètres plus loin. La route ne présente aucune difficulté mais les pilotes vont être à l'ouvrage car le Land Rover ne peut dépasser 90 à 100 km/h. On s'arrête vers 1 heure du matin car Gérald craint de s'endormir au volant. Un somme de courte durée et, vers 4 heures, on reprend la route pour Algésiras que l'on atteint vers 10 heures du matin. La ville n'est pas très engageante. Lieu de transit important entre l'Afrique du Nord et le continent européen, c'est une cité cosmopolite où se côtoient le bon et le moins bon. Le promeneur se voit proposer fréquemment de la drogue à la sauvette. Avec Gérard, on parvient à téléphoner, lui à sa femme et moi à Radio Vieille Église qui m'interviewe en direct à l'antenne. Je fais un rapide historique de la course en France en terminant sur notre espoir de remporter la course qui ne vient encore que de commencer. Hors antenne, je laisse un message pour Marie Thé. En attendant l'heure de l'embarquement, nous décidons d'aller faire une petite séance d'entraînement. A 14 heures 30, le bateau nous emmène pour l'Afrique. On est à Ceuta à 20 heures après une traversée calme et sans histoires. A 23 heures 30 on a enfin franchi la frontière marocaine et la police nous accompagne pour nous installer 6 kilomètres plus loin. La caravane bivouaque pour la première fois à la belle étoile, dans les dunes entre la route et la mer. Un bon dîner : potage aux légumes, haricots verts et viande de porc. Cette nuit nous couchons dans nos tentes militaires individuelles. 

Lundi 31 décembre 1990. 

Le soleil nous réveille. Il est 8 heures ! le bivouac s'anime doucement dans la bonne humeur. Petit-déjeuner copieux. L'ambiance est à la détente. La caravane s'offre un peu de farniente. A 12 heures est donné le départ de la course contre la montre deux par deux : 2 fois 50 kilomètres pour aller jusqu'à Chefchaouen. Les deux Joël partent en troisième position. Dès la traversée de Taitouan, ils ont mis le "turbo" et dépassent successivement la première puis la deuxième équipe de Pharmasport parties respectivement 2 et 4 minutes devant eux. La route est belle et leur offre l'occasion de donner toute la mesure de leur puissance. Ils arrivent au terme de leurs 50 kilomètres avec 8 minutes d'avance sur les suivants. Gérard et moi prenons la suite. Le terrain devient plus montagneux. Comme lors de la toute première épreuve, le démarrage de Gérard m'asphyxie. Je ne parviens pas à lui offrir des relais significatifs. La météo est rayonnante et l'air relativement frais. Nous approchons de l'arrivée : une ascension de 8 kilomètres nous sépare encore du final. La pente dépasse souvent 12%, je mets tout ce que je peux dans mes pédalées alors que Gérard me semble se retenir pour ne pas me distancer. Dernier virage, dernier raidillon, on franchit la ligne d'arrivée ; nous sommes ruisselants de transpiration. Quatre minutes plus tard c'est le tandem Marc Poyet-Denis Rivas qui arrive. Ils ont accompli une excellente prestation en refaisant une partie du temps perdu par leurs partenaires dans de la première partie de la course. A l'inverse, l'équipe Mickey a connu bien des déboires. Après une première partie honorable, elle a été retardée ensuite par une crevaison suivie d'une chute. C'est Didier qui en est la victime. Pressé de réparer son pneumatique, il avait oublié de remettre son câble de frein arrière. Aussi, quand il a voulu ralentir sa course dans un virage serré d'une descente abrupte, seul son frein avant a répondu. Paniqué et déporté par la vitesse, il est parti en vol plané sur le bas côté de la route se faisant labourer le côté droit (bassin, cuisse, épaule et bras) par les gravillons. Sur la ligne d'arrivée l'équipe médicale improvise une infirmerie de campagne en plein air. Allongé sur la table de massage de Roland (le kinésithérapeute de St Chéron), le malheureux Didier hurle de douleur quand on lui nettoie ses plaies. Anne-Lise, pourtant habituée à ce genre de scène, en est toute bouleversée. "C'est différent quand c'est un copain !" nous dit elle. Toute la caravane est émue. En fait, les choses se révèlent moins graves qu'il n'y paraissait : Didier devrait pouvoir repartir demain. Pour l'heure, on va se consacrer au réveillon : n'oublions pas qu'on est le 31 décembre ! On s'installe dans un hôtel "2 étoiles" un peu minable. Les chambres sont misérables et les draps humides. La douche est froide et, au 2ème étage, on n'obtient qu'un maigre goutte à goutte. On n'est pas venu chercher le confort du Club Méditerranée, mais tout de même ! Après une toilette rustique je remets mon corps fourbu aux mains expertes du kiné. Celui-ci ne manque pas de travail entre les cyclistes et les coureurs à pieds. Vers 20 heures, je parviens à passer un coup de téléphone à St Cyr pour souhaiter une bonne année à mes parents et leur demander de transmettre mes meilleurs vœux à Marie Thé qui est ce soir à Chaville. Un repas de St Sylvestre nous attend dans la salle de restaurant au son d'un orchestre de folklore marocain. Couscous et méchoui arrosés d'un petit vin rosé. Les fatigues sont vite oubliées pour laisser libre cours à la liesse du groupe. A minuit, dans des embrassades traditionnelles nous trinquons au champagne offert par Marc Bouet. Nous avons tout lieu d'être heureux car nous voici en tête du classement avec 1 minute 40 d'avance sur l'équipe Mickey. 

Mardi 1er janvier 1991. 

Chefchaouen-Fés, spéciale individuelle de 4X50 kilomètres. Il faut s'attendre à une réaction de fierté de l'équipe Mickey. Nous sommes toujours sur une route bitumée et semi-montagneuse. Je traîne un rhume bronchiteux qui me gène pour respirer depuis deux jours et Gérard aujourd'hui ne vaut guère mieux. Les performances vont s'en ressentir ! La bonne volonté ne compensera pas grand-chose. L'arrivée est jugée à flanc de montagne dans un décor magnifique, 5 kilomètres avant Fès. La ville nous apparaît en contrebas dans toute sa splendeur. Sous le soleil de 17 heures, l'immense mosquée Quarawiyyîn  pointe ses flèches de minarets vers le ciel. Marie-Hélène arrive la première pour Pharmasport 1. Elle nous étonne tous ce soir par son exploit. C'est une excellente athlète âgée de 40 ans qui, après deux "Dakar" en course à pied, s'est convertie au vélo tout terrain. Elle manque encore un peu de technique mais sur ces routes montagnardes elle fait merveille. Elle signe là une belle victoire pour son équipe qui au bout d'une semaine arrive en grande forme. C'est Michel Dumont qui arrive le deuxième. Quant à Joël Gaborit qui effectue notre dernier relais, il arrive très attardé en ayant pourtant le sentiment d'avoir fait de son mieux. Nous voici relégués à la 2ème place à 20 minutes des Mickey. Pharmasport 1 s'améliorant de jour en jour commence à se rapprocher de nous. L'ambiance est à la morosité dans notre équipe. Plutôt que de s'installer au bord de la route avec tout le convoi, et peut-être pour cacher notre amertume, nous décidons d'aller planter notre petit campement près d'une pauvre petite ferme. Nous y sommes accueillis chaleureusement. Le fermier nous propose, malgré nos objections, de veiller à notre sécurité toute le nuit. Au petit matin le soleil inonde la vallée. Une brume légère achève de se déchirer sur la grande ville qui s'étale devant nous. Nous prenons congé de nos hôtes en leur distribuant quelques cadeaux. 

Mercredi 2 janvier 1991. 

L'étape du jour est une liaison de 4X50 kilomètres qui doit nous mener de Fès à Boumia dans l'Atlas. La route prend de l'altitude et nous fait traverser des paysages grandioses telle cette splendide forêt de cèdres du Liban. Les cimes enneigées de l'Atlas se dessinent sur notre droite et devant nous, le tout   dans un ciel d'azur. C'est l'invitation à fixer quelques belles images sur la pellicule. Les relais se déroulent sans péripétie. Nous franchissons le col du Zad à 2300 mètres d'altitude. La température a nettement fraîchi mais la météo est toujours idéale. Nous voici à Boumia à la nuit tombante. On nous parque sur le terrain de football de la ville entouré d'un muret de terre. Malgré la présence de la police en voiture qui sillonne le stade à faible allure, les gamins en hordes sauvages nous harcèlent. A la faveur d'une diversion, ils réussissent à chaparder un grand pot de confiture et une grosse boîte de sauce tomate près du chapiteau que vient de monter l'organisateur. Le cuisinier entre dans une fureur explosive : il n'y aura pas de sauce tomate dans la soupe du soir ! Un autre cri jaillit. C'est Michel Dumont qui vient de se faire voler une roue avant, sous le chapiteau et en pleine lumière! Le temps de réagir, les farfadets se sont évanouis dans les ténèbres. Tout le monde est sur le pied de guerre mais il n'y aura plus d'incident. Le froid est vif. Ce soir on dormira avec nos deux duvets l'un dans l'autre. 

Mercredi 3 janvier 1991. 

Au réveil, la toile de tente est verglacée. Ce matin la caravane est un peu désorganisée. On doit prendre une piste de montagne que les gendarmes prétendent  impraticable à cette époque : neige, boue, verglas. Marc Bouet et une voiture d'assistance  partent au-devant pour reconnaître l'itinéraire. Comme convenu, une heure après, la caravane prend position pour les suivre mais les gendarmes s'interposent. Il ne faut pas moins d'une demi-heure de discussion et quelques bakchichs pour lever leurs réticences. Le convoi progresse sur un chemin de terre   dans la montagne. Au premier village on fait une razzia sur le pain, les fruits et quelques pâtisseries locales. Vers 15 heures 30 la caravane rejoint l'organisateur qui nous annonce une épreuve de 100 kilomètres avec 2 cols à 2500 mètres à franchir et un gué de 80 cm d'eau ! L'idée ne nous enchante guère. Coureurs à pied et cyclistes rechignent un peu à se préparer. A 16 heures 30, c'est pourtant le départ. J'essaie de suivre les plus vifs mais, incapable de respirer normalement, je suis vite obligé de capituler. Les forces m'ont abandonné, avec une certaine humiliation, je dois laisser passer un par un presque tous les concurrents. Un instant, j'essaie de m'accrocher à la roue de Marie-Hélène mais celle-ci me distance irrémédiablement. Quelle déchéance, moi qui me croyais enfin sur un terrain à ma convenance ! Il est vrai que je suis sous antibiotiques depuis trois jours et que ma bronchite est tenace. Gérard n'est guère mieux. Je l'aperçois, 50 mètres devant moi. La piste est rocailleuse et marquée parfois de profondes ornières. La neige a fait son apparition. Elle jalonne la piste qui devient boueuse par endroits. J'essaie de choisir la moins mauvaise trajectoire. Mais la pente devient très raide et je suis souvent à la limite de l'équilibre. Dans les 500 derniers mètres du premier col, nous roulons sur des plaques de neige glacée et il faut mettre pied à terre sur quelques dizaines de mètres. Dans la descente, profitant de mon habileté, je rattrape de nombreux concurrents dont mes trois compagnons. Dans la vallée, je traverse le village d'Imilchil où je suis pointé en 4ème position. Me voici tout seul sur une piste plus docile, mais je n'ai toujours aucune énergie dans les jambes. La tête voudrait, mais les membres n'obéissent pas. En quelques kilomètres mes trois coéquipiers me rejoignent ainsi que nos deux véhicules d'assistance. Voilà qui me redonne un peu de baume au cœur. Joël Gaborit et Gérard, plus à l'aise, prennent le large suivis de Gérald dans son Land alors que Joël Bunel reste avec moi assisté d'Eric François au volant du Pajéro. La nuit nous a rattrapés. Nous ne voyons de la piste que ce que les phares peuvent éclairer. Eric a mis ses grandes "orgues lumineuses" en batterie : ses phares à large faisceau placés sur le pare-chocs et ses "sunlight" longue portée placés à la hauteur de la galerie. Dans cette lumière violemment contrastée, le paysage prend de curieux aspects. La piste est redevenue plus tourmentée et la pente s'élève à nouveau. Nous voilà partis à l'assaut du deuxième col. On traverse le village d'Agoudal où nous offrons un spectacle qui régale les villageois. J'entends les cris des enfants. Puis tout à coup je comprends ce qui les met dans une telle gaieté : la piste très encaissée est barrée d'une grande flaque d'eau qu'il nous faut absolument traverser à vive allure si on ne veut pas mettre les pieds dans l'eau. Nous provoquons des gerbes d'eau boueuse qui nous éclaboussent abondamment et déclenchent l'hilarité des gamins et des adultes. Au carrefour principal de l'agglomération, de délicieuses odeurs de cuisine au feu de bois viennent narguer nos narines. Il est 23 heures. On s'éloigne du village. Joël est toujours à mes côtés ; nous nous préparons à affronter les rigueurs du second col. Surprise : un kilomètre plus loin, des lumières nous attendent et des voix amies nous annoncent la fin de l'étape. La course a été écourtée en raison des difficultés rencontrées. Bien qu'handicapée, l'équipe rambolitaine s'est plutôt bien comportée puisqu'elle prend les 2ème, 3 ème, 7ème et 8ème places. En effet, Gérard et Joël Gaborit ont réussi à rejoindre puis à dépasser les trois équipiers de l'équipe Mickey sur les talons desquels nous arrivions également. Quant à Denis Rivas, il  était arrivé largement détaché 20 minutes plus tôt. Il gèle fort. Fourbus, on dîne et on installe hâtivement les tentes pour un somme qui sera court mais profond. 

Vendredi 4 janvier 1991. 

Au réveil, le vent est glacial, les tentes sont raides de givre. Les chaînes et dérailleurs sont bloqués dans une gangue de boue gelée. Il faut libérer la mécanique au pétrole et à la brosse. Départ à 7 heures. La fin de l'étape d'hier doit être couverte ce matin soit 35 kilomètres de haute montagne. Dès le départ, les plus jeunes reprennent le large : Denis, Frédéric et Philippe. Je ne me sens pas vraiment mieux que la veille et j'adopte une allure modérée en espérant qu'au fil des minutes la forme revienne. Comme hier, Gérard et Joël Gaborit sont devant. Marie-Hélène, Michel Dumont et Marc Poyet sont passés. Je suis avec peine Joël Bunel. Le rythme me semble pourtant un peu meilleur. J'aperçois Marie-Hélène qui vient de doubler Michel Dumont. Il ne doit pas être au mieux ce matin. Bientôt c'est Joël Bunel qui le rattrape. L'espoir me revient ; m'imposant un train soutenu mais sans excitation exagérée je le rejoins et le dépasse à mon tour. Manifestement ma forme physique s’améliore puisque j’inflige plus tard le même sort à Marie-Hélène ! Dans la descente je rejoins mes compagnons d'équipe pour voir Joël Bunel nous faire une spectaculaire embardée. Sa roue avant a plongé dans une ornière dont il réussit à s'arracher   pour mieux percuter un rocher. Projeté par-dessus son vélo, il roule au sol et se relève presque aussitôt : apparemment sans dégâts sérieux. Je poursuis ma fuite en avant ;  jouant de virtuosité entre la rocaille et les ornières caillouteuses, je distance mes compagnons. Au détour d'un virage j'aperçois Philippe, victime d'une crevaison. Je ne peux rien pour lui. Il ne reste plus que quelques kilomètres de plat relatif. Joël Gaborit revient à ma hauteur et c'est roue dans roue que nous franchissons la ligne d'arrivée où Denis Rivas et Frédéric nous ont devancés de quelques minutes. Gérard Brétéché et Joël Bunel arrivent très peu de temps après, parachevant une brillante prestation de l'équipe : beau tir groupé. Nous revoici en tête avec 1 minute 30 d'avance. Pourtant, une ombre vient assombrir le tableau : Corinne, notre jeune médecin, diagnostique chez Joël une luxation de  l'épaule. La douleur est devenue si intense qu'elle doit lui faire une piqûre à la cortisone. Il ne pourra pas reprendre le vélo avant plusieurs jours. Nous sommes à l'entrée d'un village, près d'un petit torrent et, après le déjeuner, nous profitons de la halte pour faire toilettes et lessives. Depuis notre départ de Paris, les occasions de laver du linge ont été rares. Chacun en profite. Vers quinze heures, le convoi se reforme et repart pour finir la traversée de l'Atlas par les majestueuses gorges du Taudras. C'est un spectacle étonnant de grandeur et de beauté qui nous attend. Les appareils photographiques sont à l'œuvre. Le défilé creusé par le torrent se rétrécit encadré de parois rocheuses de plus en plus abruptes.  Nous débouchons soudainement  dans une immense plaine à l'entrée de laquelle s'étend une impressionnante palmeraie. C'est Tin Herir, haut lieu touristique. La route bitumée nous permet d'atteindre notre prochain lieu de rendez-vous, Tazougert. A trois kilomètres du village a été planté le campement où l'on retrouve les camions d'assistance qui depuis deux jours nous avaient quittés, incapables de franchir les pistes étroites où nous passions. La nuit est tombée; le chapiteau est dressé. Nous savourons le repas de cantine préparé par le cuistot. C'est la même chose mais c'est tout même plus appétissant que dans les "barquettes" individuelles dont le contenu commence à manquer de variété. Le vent est frais dès que disparaît le soleil. Aussi, cherche-t-on le meilleur abri pour installer les toiles de tentes. 

Samedi 5 janvier 1991 

Lever à 5 heures 30. Épreuve spéciale de 4X40 kilomètres sur une piste caillouteuse et vallonnée. Pour notre équipe les choses se sont compliquées car nous ne sommes plus que trois. Nous devrons donc faire chacun 53 kilomètres quand nos adversaires n'en feront que 40 ! Qu'à cela ne tienne, on n'est pas venu pour faire du tourisme ! C'est Joël Gaborit qui prend le premier relais. Il fait bien froid et il a conservé son coupe-vent. Ceci nous vaut une pénalité de 10 minutes ! Rageurs mais fair-play, on encaisse la sanction. Joël se sent particulièrement en forme et prend le large dès les premiers kilomètres. Il termine son relais avec 12 minutes d'avance ! Gérard Brétéché prend la suite bien décidé à maintenir l'acquis. Mais une succession d'avatars va en décider autrement. Gérald et son Land Rover assistent Gérard, tandis qu'Eric m'emmène devant pour l'attendre au prochain lieu de  relais. A la traversée d'un gué qui paraissait pourtant banal, le Pajéro commence à s'enliser dans les graviers. Éric commet l'erreur de s'arrêter pour tenter une marche arrière. Nouvelle marche avant, les roues patinent un peu plus et nous voilà immobilisés, la caisse du véhicule touchant le lit de la rivière. On sort en toute hâte les pelles et les plaques de désensablement. Rien n'y fait. Quand Gérard arrive, nous sommes toujours bloqués. Une seule solution : faire traverser le Land qui, avec son treuil, va tenter de remorquer le Pajéro pendant que Gérard va continuer sa route, mais tout seul !Après bien des manœuvres le Pajéro est arraché de son piège. Mais notre belle coordination est compromise. Sans attendre d'avoir tout réinstallé sur le véhicule d'Éric, Gérald m'emmène pour rattraper Gérard. Entre temps Didier, de l'équipe Mickey, est passé. Comme nous le craignions, Gérard livré à lui-même éprouve quelques difficultés à suivre sa piste dont il s'est écarté par deux fois. Ainsi, a-t-il été rejoint puis dépassé par Didier qui le précède de 4 minutes au moment où je prends le relais. Le paysage est celui d'une savane rocheuse. La piste serpente dans un relief de mamelons montagneux où poussent des fougères et des arbustes rabougris. Le temps d'atteindre un rythme, Didier est au moins à 1 kilomètre. Je m'en rapproche graduellement pour l'atteindre presque quand il passe le témoin à Philippe. Ce dernier part au sprint pour me distancer mais ceci ne m'impressionne nullement; Je commence à connaître chacun de nos adversaires. Le vent s'est levé en bourrasques violentes. Avec application je lutte contre lui en jouant des dérailleurs. Rassuré sur ma forme et convaincu que mon endurance finira par avoir raison de la fougue de mon jeune adversaire, je poursuis avec sérénité mon effort solitaire. Mon point de mire semble pourtant s'éloigner inexorablement puis il disparaît de mon horizon. Comment a-t-il pu devenir si fort ? Le doute me vrille encore la cervelle aujourd'hui. Ne se serait-il pas mis à l'abri derrière son Toyota d'assistance ? Toujours est-il  que, malgré l'effort désespéré que j'ai pu fournir dans la dernière demi-heure, je suis chronométré à 9 minutes derrière lui. J'en suis fort désappointé. Nous repassons en deuxième position au classement. Comme pour m'infliger une pénitence supplémentaire, des douleurs aiguës dans les muscles fessiers vont m'interdire de m'asseoir convenablement sur mon siège durant une bonne heure.  Coureurs récupérés, les voitures se rendent en liaison routière à Figuig que l'on atteint vers 17 heures. Figuig, Beni-Ounif ! j'ai conservé de ces deux villes un souvenir amer vieux de deux ans. Comment vais-je les trouver aujourd'hui ?Formalités habituelles au poste de police sur la place de Figuig. En attendant les derniers éléments de la caravane, on fait quelques emplettes et on s'offre la toilette au "hammam". C'est, au fond d'une cave voûtée, un sous-sol surchauffé où viennent prendre leurs ablutions les habitants, hommes et femmes séparément bien sûr. On se dévêt dans un grand hall (le slip doit être conservé), on loue son seau d'eau vide et on entre dans la salle de bains par une porte coulissante en tôle ondulée rappelée par un système de contrepoids archaïque. Le sol de pierre est chauffé par la proximité de la réserve d'eau bouillante dans laquelle un employé plonge les seaux qu'il tiédit ensuite en prélevant dans une deuxième citerne de pierre contenant de l'eau froide. On s'installe alors dans un coin de la salle et on se lave accroupi sur le sol. Tout ceci nous a beaucoup amusés et bien détendus. Quand on ressort dans la rue, il fait nuit noire. La fraîcheur du soir nous surprend. Les étals modestes des commerçants attirent les clients tardifs parmi lesquels se distinguent aisément les touristes. Vers 18 heures 30 le feu vert est donné pour se rendre à la frontière, 4 kilomètres plus loin. Avec les douaniers marocains il faut reprendre les fastidieuses formalités habituelles. Le plus irritant c'est la lenteur des contrôles, mais ils nous laissent passer sans difficulté. La barrière est levée. En avant pour le poste algérien de Béni Ounif. J'appréhende un peu de retrouver ces lieux où une partie de notre rêve avait bien failli s'envoler deux ans auparavant. Chose étonnante, nous sommes attendus par ces messieurs dans des dispositions exceptionnelles pour le passage d'une caravane de 250 personnes ! (Bouet a dû les abuser un peu en annonçant notre venue). Des bungalows ont été disposés le long de la route de manière à traiter rapidement : le contrôle d'identité, les vérifications douanières puis le change obligatoire. Toutes ces opérations se déroulent dans un ordre qui nous enchante : pratiquement aucune anicroche sauf peut être pour le cameraman et pour l'un des camions. Nous avons rendez-vous maintenant à l'hôtel de Béni-Ounif à 3 kilomètres de l'autre côté de la frontière. L'hôtel est un peu pouilleux mais on passera sur cet aspect car le couscous qui nous est offert par l'organisateur est copieux. Je téléphone à Rambouillet. Bien que la communication soit très mauvaise, je parviens à expliquer à Yann que nous sommes en Algérie et que tout va bien. La télévision installée au bar s'efforce de convaincre les algériens que les forces coalisées contre l'Irak n'ont pas grande chance de s'en sortir. Inutile de posséder un 2ème degré de langue orientale pour interpréter des images qui se suffisent à elles-mêmes. Les clients maghrébins suivent l'émission avec une gravité relative mais ne nous montrent aucune hostilité. La soirée reste détendue et très conviviale. Mes 5 coéquipiers n'éprouvant aucun enthousiasme à planter la tente, nous marchandons une chambre pour la nuit. Nous voilà installés comme des émigrés maliens en France, à cinq dans une petite chambre à peine propre. Seul Joël Bunel couche dehors dans le parking auprès des véhicules. Son épaule est toujours douloureuse et il a besoin de pouvoir prendre ses aises pour se coucher. 

Dimanche 6 janvier 1991 

Marc Bouet est encore en négociation avec la douane, retenu par son camion. Tout compte fait, il faudra quand même payer la taxe ! Ces longues discussions nous ont offert une matinée de repos que l'on a consacrée à l'entretien des mécaniques. Voitures et bicyclettes méritaient bien une petite maintenance. On déjeune sur place puis le rendez-vous est donné à Tagghit, 350 kilomètres plus au sud.17 heures, après des heures de paysage quasi désertique, derrière un petit éperon rocheux apparaît, sous  nos yeux émerveillés, la verdoyante oasis de Tagghit. Elle s'étale en contrebas dans une petite vallée riante flanquée à l'Est d'immenses dunes qui l'abritent comme une petite chaîne de montagne. C'est un spectacle de carte postale et nous sortons tous nos appareils photos. Les yeux rassasiés, nous nous rendons au camping de la ville très convenablement aménagé pour les touristes. Nous consacrons encore une bonne heure aux photos type "Paris-Match" destinées aux sponsors : 4X4 sous des angles mettant en évidence les affichages publicitaires, cyclistes en action acrobatique dans les dunes, photos de groupe sublimées par l'arrière-plan. A la nuit tombée, après douche et lessive, on s'offre le petit restaurant local. L'équipe en bordée furète chez les boutiquiers puis entre chez le "Sidi Brahim" du village. L'équipe Pharmasport nous y a devancés. Le dîner est agréable. Tous les six, assis en tailleur autour d'une table basse, nous dégustons un menu improvisé : potage, salade de tomates et condiments, poulet frites ...Le tenancier est loquace et nous confie, sans arrogance, ses sympathies pour Saddam, le sauveur du monde islamique. 

Lundi 7 janvier 1991 

Départ pour Reggane distante encore de 400 kilomètres. Nos deux 4X4 s'arrêtent à Kerzaz pour faire les pleins et se ravitailler en pains. La route est belle. On est à Adrar vers 11 heures 30. Nouvel arrêt pour acheter le ravitaillement du déjeuner. Pendant que mes compagnons font le marché, je surveille les véhicules. Grand bien m'en prend car je vois s'organiser petit à petit la noria des gamins qui, sous des airs nonchalants, tentent des approches de plus en plus précises. Les vélos juchés là-haut sur les galeries les attirent tout particulièrement. Il me faut les chasser avec détermination à plusieurs reprises. Je les tiens en relatif respect mais il ne faudrait pas que la scène dure trop longtemps car leur manège se fait de plus en plus audacieux. Mes compagnons reviennent enfin les bras chargés de victuailles. On s'écarte de la ville pour pique niquer à l'abri d'une petite oasis. En y entrant nous commettons une erreur d'appréciation. La terre est bien sèche, mais la présence par endroit de profondes ornières aurait dû nous inciter à la prudence. Le piège se referme sur nous quand le Pajéro d'Éric commence à s'enfoncer dans un sol de plus en plus mou. Nous voici pour la deuxième fois enlisés. Pas de panique, le Land Rover est là ! Et pourtant, la scène se répète quand Gérald veut se mettre en position pour nous sortir. Les palmiers vont nous aider. Nous y arrimons le câble. Avec une excitation mal déguisée en flegme goguenard, Gérald, la télécommande du treuil à la main, arrache son véhicule à cette mélasse vicieuse. La croûte dure et sèche dissimule une glaise molle et profonde. A l'issue d'une seconde manœuvre, le 4X4 d'Éric est également sorti de sa fâcheuse posture. La mésaventure passée, on peut se consacrer au déjeuner que Joël Bunel nous promet excellent. La promesse est tenue, la salade de concombres au citron ainsi que l'omelette sont délicieuses! Reprise de la route de Reggane que nous atteignons vers 17 heures. Ici naît une intrigue qui va croître au fil des heures pour se dénouer provisoirement le lendemain. A notre entrée en ville, les policiers nous annoncent que la frontière algéro-malienne vient d'être ouverte pour les touristes. La guerre qui sévit principalement au Mali entre les Touaregs et les armées régulières vient de connaître une trêve signée par les chefs rebelles et les autorités algériennes. La nouvelle ne manque pas de diviser notre caravane. En effet, certains veulent absolument en profiter pour reprendre l'itinéraire originel vers Dakar tandis que nous nous sommes fermement résolus à ne pas pénétrer au Mali. Je viens d'appeler au téléphone l'attaché militaire de l'ambassade de France à Alger qui m'en a fortement dissuadé. Pour lui, aucune sécurité n'est acquise au Mali qui sort d'une guerre civile sanglante de 4 mois et où nous ne trouverions que désolation et pénurie de tout produit à commencer par le carburant. Rien n'assure que des bandes de Touaregs ne nous tombent dessus pour nous voler nos engins motorisés. La soirée est très houleuse au campement que l'on a établi en sortie de ville. Marc Bouet qui ne veut pas se déterminer organise un vote dont le résultat reste indécis ce soir car tout le monde n'est pas encore arrivé. Tempête dans les cerveaux. L'un des pilotes de 4X4 entre dans une colère explosive. Il est monté sur la galerie de son Toyota et balance à terre tout ce qui s'y trouve. C'est le pilote de Mickey et de Frédéric. Il est excédé de se faire traiter en larbin et le fait savoir violemment. Il vide ainsi son véhicule et part précipitamment vers Adrar laissant les deux cyclistes pantois de stupéfaction. 

Mardi 8 janvier 1991. 

La matinée s'avance sans qu'une décision prenne vraiment forme. On s'achemine vers une séparation de la caravane que l'on reporte au lendemain voire au surlendemain. Approvisionnement en carburants, petits travaux d'entretiens et réparations mécaniques. Il est 15 heures quand Bouet propose une petite cérémonie pour fêter l'entrée dans le Sahara. Il sabre un "Mathusalem" de Champagne qui passe de bouche en bouche. 15 h 23, il donne enfin le départ d'une étape marathon de 360 km qui doit nous mener jusqu'au panneau qui symbolise la ligne géodésique du Tropique du Cancer. C'est une étape de liaison qu'il faut couvrir en 18 heures. Chacun doit prendre deux relais de 45km pour son équipe. Joël Gaborit est en piste pour notre équipe.  En quelques kilomètres il est aux avant-postes avec Mickey qui  possède l'avantage indéniable de son expérience de l'an passé. La difficulté apparaît immédiatement avec de nombreuses langues de sable où les roues s'enfoncent freinant le cycliste. Il faut donc essayer de les contourner ou de les prendre dans leur plus petite largeur. Mais le terrain est pratiquement tout plat et les différences de couleur entre le sol ferme et le sable mou sont assez peu évidentes. Pour mieux conseiller Joël, Gérard est monté sur la galerie du Pajéro d'où il voit mieux et plus loin les passages à éviter. Il crie ses indications "viens par là Joël, c'est meilleur !". On voit ainsi les équipes s'éparpiller dans l'immensité désertique, s'écartant parfois de plusieurs centaines de mètres de l'axe de la piste principale. Joël semble distancer Mickey qui opère 100 mètres plus à droite de nous. Puis, ayant trouvé un tracé moins heureux, il se fait remonter et distancer à son tour. Le manège se reproduit plusieurs fois pour finir à l'avantage de Mickey. C'est maintenant au tour de Joël Bunel de monter sur son VTT ; Frédéric qui a succédé à Mickey n'est plus qu'un petit point là-bas à l'horizon. Joël souffre de sa luxation. Il s'est sanglé le thorax avec un pull pour soutenir son épaule malade. C'est un garçon courageux et dur à la douleur. Visiblement diminué, il fait pourtant de son mieux et on le sent déterminé à ne pas laisser faire sa part d'effort par un autre. Il se fait rattraper par l'équipier de Pharmasport1.J'interviens en troisième position vers 21 heures. Nous n'avons encore couvert que 90 km ! Il fait nuit noire. J'ai installé sur mon casque une lampe frontale. L'air s'est rafraîchi et j'ai enfilé le collant long et le maillot à manches longues. Durant les premiers kilomètres, le sol est assez ferme. Bien conseillé par Éric qui m'indique la voie de ses feux puissants, je rattrape et dépasse le coureur de chez Mickey. Loin devant moi, je vois le gyrophare de l'équipe Pharmasport qui pulse régulièrement comme un petit cœur lumineux. Je suis dans une ambiance onirique un peu ouatée. Curieuse sensation, on croirait que le terrain est en pente descendante continue. L'illusion vient sans doute du contraste violent entre les zones éclairées et l'univers de ténèbres qui nous entoure. On croirait une route bordée à droite et à gauche d'une forêt interminable d'arbres gigantesques. Pour compléter ce tableau irréel, Éric me fait couper sans cesse des traces de véhicules comme d'infinies diagonales. J'ai l'irrépressible impression qu'on s'éloigne de plus en plus de la piste. Elle doit être maintenant très loin sur ma gauche. Tout à coup, droit devant moi, un petit point a lancé un éclat de lumière paresseux. C'est bien la piste car il s'agit d'une de ces balises qui la jalonnent à intervalle de 5 kilomètres. Cela doit faire maintenant plus d'une heure que je roule. Éric m'adresse quelques mots d'encouragement. Il a dû sentir que mon coup de pédale mollissait. Le sable devient plus mou lui aussi. On traverse dorénavant des veines de sable dans lesquelles la roue avant s'enfonce jusqu'à la jante. Bloqué ; il faut sauter à terre et courir pour sortir de là. Le changement d'exercice est franchement désagréable. Tous les 3 ou 4 kilomètres la chose se répète pour quelque 50 à 100 mètres de course à pied. Visiblement, je ne me rapproche plus de l'homme de tête qui doit s'en sortir moins mal que moi. Gérard prend son tour. Le Land Rover reste encore à nos côtés, Gérald au volant, les deux Joël en recherche de repos. L'équipe est livrée à elle-même, pratiquement seule au milieu du grand désert. Sur mon siège, je me laisse gagner par le sommeil. Quand vient le tour de Joël Gaborit, nous avons environ une demie heure d'avance sur les "Mickey" alors que les Pharmasport1 sont encore un bon quart heure devant nous. Nous décidons de dissocier l'équipe pour qu'au moins une moitié puisse se reposer un peu. Le trio du Land va continuer sa dure besogne, JOG and JOB (c'est comme ça qu'on a surnommé le duo Joël Gaborit et Joël Bunel) successivement sur l'engin de torture à pédales et Gérald au volant. Quant à nous, Éric nous emmène au kilomètre 270 où aura lieu le changement d'équipiers. On s'installe à proximité d'une balise pour dormir un peu. J'ai mis ma montre à sonner pour 3h 30. La position recroquevillée sur nos sièges n'est pas des plus confortables mais le sommeil est le plus fort. Je suis réveillé depuis quelques minutes. J'ai enfilé un collant long et un maillot supplémentaire car l'air est décidément très frais quand on sort d'une température douillette et qu'on a si peu dormi. Je me sens minuscule dans cette immensité noire. Même le ciel est couvert. Il m'a semblé apercevoir une petite luciole clignotante du côté d'où doivent venir les coureurs. Qui cela peut-il être ? Quand l'équipage se rapproche, je reconnais les feux du Range Rover de Pharmasport. A 4 heures 11, ils sont à ma hauteur et changent rapidement de cyclistes. Ils ne savent rien de nos compagnons qui ne devraient pourtant plus être loin maintenant. Une demi-heure plus tard, d'autres feux percent la nuit. C'est sûrement le Land. Je me brûle les yeux à suivre les projecteurs qui fouillent les ténèbres dans ma direction. Pourtant, j'ai un doute. Le doute se précise jusqu'à la déception quand je reconnais le véhicule d'Anne-Lise avec Mickey à son bord.

Celui-ci m'interpelle pour me dire "Votre Land a eu un accident ! Il a heurté une borne à 30 km d'ici. Il est vachement amoché, mais les gars n'ont apparemment rien. Nous, on ne pouvait rien pour eux, alors on a continué !". Le cœur à 120 pulsations/mn, je réveille Éric qui sortait à peine de sa torpeur. Pas d'hésitation, il faut foncer à leur secours. L'émotion est grande surtout dans la circonstance et avec aussi peu de détails. Éric fonce sur la piste qu'on remonte en sens inverse. L'ambiance est un peu crispée. Par moment, l'un d'entre nous desserre un peu les dents pour supputer les dégâts possibles : "pourvu qu'il n'y ait pas de blessé. Peut-être qu'on pourra quand même remettre le véhicule en état ?". La route paraît interminable.

Une paire de phares brille au loin. En quelques minutes nous sommes dessus. C'est bien notre Land qui suit JOB sur son vélo. Gérald tout souriant passe la tête par la portière pour nous crier "c'est rien , Inch Allah !". Bon sang, qu'est-ce que ça veut dire ?En fait, on apprendra petit à petit que dans leur malheur Gérald et son passager ont eu beaucoup de chance. Gérald tombait de sommeil depuis un bon moment. Pour être plus sûr de sa direction, il avait alors choisi de rester sur la piste principale dont il suivait de près tous les jalons. A plusieurs reprises il avait piqué du nez au point que JOG lui avait proposé de le relever au volant. Rien à faire : c'était son rôle de conduire, il l'assumerait. JOB s'était assoupi, allongé dans le Land. Bercé par le ronronnement du moteur et par la monotonie du paysage, Gérald a une nouvelle fois piqué du nez. Mais cette fois une balise se trouvait à proximité et le véhicule abandonné à lui-même a choisi d'affronter la pyramide de béton haute de 1,20 mètre et large de 0,80 mètre ! Le pare-chocs l'a heurté à la hauteur de l'aile avant droite, la roue a commencé à escalader l'obstacle jusqu'à le coucher avant de passer par dessus. Le Land a fait une embardée si spectaculaire qu'il a projeté JOB au plafond ! Boum !Par une chance extraordinaire le 4X4 ne s'est pas renversé. C'est au contraire la borne qui s'est couchée. L'engin a poursuivi sa route folle encore quelques mètres pliant au passage la balise du km 200. C'est une sorte de réverbère de 4 à 5 mètres de hauteur supportant la fameuse lampe qui produit un petit éclair toutes les 30 secondes.Le temps de reprendre leurs esprits JOB (Joël Bunel) et Gérald sortent indemnes de leur cauchemar. JOG (Joël Gaborit), aussi ahuri qu'eux, les a rejoints le vélo à la main. Tous trois contemplent ce qui est visible du tableau. Le Land est sur ses 4 roues mais il a souffert : un pneu éventré, la jante déformée, le pare-chocs et l'aile avant droite enfoncés, la bielle de direction tordue, l'amortisseur arraché ....Entrer en collision avec une borne dans le désert quand tout est plat sur des dizaines  de kilomètres, c'est incroyable ! Mais il y a plus incroyable encore. Alors qu'ils sont à 200 km de la première agglomération, au milieu du Sahara, sortis d'on ne sait où dans la nuit noire, deux autochtones surgissent à pied dans les 5 minutes qui suivent et .... dressent un procès verbal des dégâts causés à l'état algérien ! On croit rêver.Sur ces entrefaites, Mickey arrive à leur hauteur. Quelques secondes de curiosité, quelques mots échangés et il repart dans le halo de lumière que projette son 4X4 trop heureux de voir notre équipe en difficulté. JOG saisit l'occasion de le rejoindre pour finir ses 45 km. Il s'apprête même à entamer la portion suivante mais la fatigue le ramène à la raison. Il se résout alors à s'arrêter au pied de la balise du 225ème km. Il va attendre ici dans la plus grande solitude pendant 1h45 l'arrivée libératrice[1] du Land ressuscité (ou presque). Dès la jonction, JOB en sportif consciencieux enfourche son VTT et prend son relais normal   mais avec 3 heures de retard. C'est dans cet état que nous retrouvons nos compagnons malchanceux. Il est 5h et quart et il reste encore 125 km à parcourir. JOB, comme un papillon de nuit, s'applique à suivre la tache de lumière dont il est prisonnier. Je le sens déterminé mais assez mal à l'aise. Au km 260 je lui propose de prendre le suite. Il y consent avec un réel soulagement. Me revoici en selle. Il n'y a pratiquement pas de vent mais l'air est froid. Même mal réveillé, ce mauvais coup du sort m'a redonné de la hargne. Je repense aux paroles de Mickey quand il nous annonçait l'accident : "C'est con, on aurait pu emmener ton autre équipier pour qu'il prenne son relais suivant. J'y ai pas pensé sur le moment !". Je soupçonne une pointe d'hypocrisie dans cette générosité rétrospective. Cela m'excite un peu plus. Mon coup de pédale est devenu rageur. Le terrain aura raison de mes nerfs. Les langues de sables se succèdent et me contraignent à courir à pied en poussant le vélo dont les roues s'engluent dans le sable mou. Dès que le terrain le permet je saute sur les pédales et m'ingénie à trouver les passages les plus fermes possibles mais de nuit les choix sont très aléatoires. Les kilomètres me semblent interminables. Quand j'arrive enfin au km 315, j'ai accompli 55 km. J'ai dû mettre environ 3 heures et quart et je suis exténué. Le jour s'est levé en même temps qu'un léger vent contraire. C'est à Gérard de terminer. Il lui reste un peu moins de 3 heures pour arriver avant l'heure limite. ça sera très dur. La piste est toujours aussi sournoise. Il met toute  son ardeur dans la lutte contre le chronomètre. On l'encourage tant qu'on peut. Là-bas, tout au bout de l'horizon, quelque chose de microscopique se différencie de la ligne floue entre le sol et le ciel. L'air commence à se réchauffer sous l'effet du soleil et, malgré les jumelles, je ne parviens pas à déterminer ce que c'est : un bidon, une carcasse de voiture ou la caravane? Les 5 derniers kilomètres sont un véritable calvaire pour Gérard qui se bat pourtant de toutes ses forces. C'était bien notre caravane. Il est 11 h 34 minutes ; on a dépassé le délai de 14 minutes et l'équipe Mickey consolide ainsi sa position avec maintenant 26 minutes d'avance au classement général. Nous sommes évidemment dépités mais on se console en se disant que tout ceci aurait pu être bien pire.Le Tropique du Cancer est marqué par un vieux panneau métallique rouillé matérialisant le passage de la ligne géographique. On s'attarde pour prendre quelques photos. Après un repas bien mérité, les esprits se remettent à gamberger à propos de la poursuite du périple. Un nouveau vote finit par faire apparaître une nette évolution des opinions : il n'y a plus que quelques coureurs à pied qui veulent encore aller à Gao. La décision est prise : toute la caravane ira sur Tamannrasset. Refusant ce choix, le directeur de course des coureurs à pieds et un chauffeur nous quittent en colère pour aller droit sur le Mali. La caravane se reforme pour aller chercher une piste partant maintenant vers l'Est en direction de Tam. A peine a-t-on couvert 20 km que l'on se fait rattraper par une 504 déboulant en trombe. Ce sont des étudiants français qui se dirigeaient vers la frontière et qui ont trouvé nos deux dissidents accidentés sur la piste, 100 km en amont de Bordj Mokhtar. Leur situation semble critique. L'un, à moitié groggy par le choc, aurait des côtes et une clavicule cassées. L'autre aurait de multiples blessures dont une large coupure du cuir chevelu laissant couler un abondant flot de sang. Quant à la voiture, elle paraît très mal en point. Marc Bouet prend avec lui Corinne le médecin, Anne-Lise l'infirmière et ses deux mécanos de l'assistance technique. Ils filent au secours des blessés et nous demandent de camper sur place en attendant son retour. Nous allons apprécier ce repos bien venu car notre équipe est morte de fatigue. Les nouvelles ne nous parviennent que le lendemain à 17 heures. Les assistants ont fait merveille. Travaillant une grande partie de la nuit à la lueur des phares, l'équipe médicale a pansé les plaies, recousu le cuir chevelu du chauffeur puis transporté les blessés à Bordj Mokhtar dans un hôpital de fortune. L'assurance doit les faire évacuer par un avion atterrissant à Tam. Pendant ce temps les mécaniciens sont parvenus à remettre sur roue l'engin qui avait fait plusieurs tonneaux. Ces nouvelles péripéties nous contraignent à descendre jusqu'à Bordj où la caravane récupère son équipe d'assistance. Il est alors 22 heures. On refait les pleins de carburant et on prend enfin la direction de Tam. A 1 heure du matin on s'immobilise pour camper sur la piste. Vendredi 11 janvier 1991.Une course de 80 km en spéciale individuelle est décidée. Départ à 9 heures. La température est clémente, un vent vivifiant souffle de l'Est-Sud-Est en soulevant un petit voile de sable. La piste est toujours sablonneuse mais d'une consistance nouvelle. Une mince croûte de surface craque sous la pression des pneus laissant apparaître un sol d'une fermeté inégale. Le peloton conserve ses 16 unités durant la première demi-heure s'étirant en une longue file indienne pour se protéger du vent. Progressivement la queue leu-leu se désagrège par l'arrière sous l'effet d'un sol devenu plus ingrat mais surtout sous les assauts répétés d'un vent maintenant vigoureux qui nous gifle de ses milliers de grains de sable. Heureusement que nous possédons tous des lunettes car il nous attaque presque de front. Cela me rappelle la "burle" des Estables, l'hiver 1985, chargée de millions de cristaux de neige glacée. La lumière diaphane a pris une blancheur presque surnaturelle. Ce n'est pas encore la tempête de sable, mais il ne faudrait pas que ça dégénère. Nous ne sommes plus que 6 dans le groupe de tête. Bientôt je suis décramponné par les 4 jeunes (Philippe, Frédéric, Denis et Marc) et le vieux renard des sables, Mickey. Leurs silhouettes zigzaguantes s'éloignent insensiblement de moi ainsi que leurs 3 véhicules d'assistance. Comment font-ils pour traverser ce sable mou sans descendre de vélo ? Leur régime est trop élevé pour moi, peut être suis-je encore mal remis de ma bronchite. 80km, il va falloir tenir !Je me retourne. A 50 mètres derrière, j'aperçois JOB accompagné du Land de Gérald, beaucoup plus loin la petite silhouette fantomatique d'un autre 4X4 et plus rien d'autre. En une heure et demie de tourmente des écarts considérables se sont creusés. Je descends de vélo pour baisser la pression de mes pneus. J'aurais dû y penser plus tôt, le rendement devient nettement meilleur dans ce terrain. Les pneus en s'écrasant offrent une surface plus grande et les reliefs de la gomme remue beaucoup moins de sable. Quand JOB arrive à ma hauteur, je lui explique qu'il devrait en faire autant. Il poursuit sans s'arrêter, vraisemblablement peu convaincu par mes explications. Je le rejoins peu après et nous roulons de concert durant un bon moment. Gérald nous ravitaille en boisson car nous transpirons abondamment dans notre lutte contre les éléments hostiles. Il profite du spectacle peu banal pour faire quelques clichés souvenir. Un moment, nous nous sommes un peu écartés de la piste principale qui fait de larges méandres pour contourner les dunes et nous en avons perdu la trace. Aucune panique, mais il faut s'arrêter. Gérald explore l'espace qui nous entoure en décrivant de larges boucles avec son 4X4. Bredouille, il fait escalader un mamelon à son Land, l'immobilise au sommet puis monte sur la galerie pour augmenter sa hauteur de vue. Ça y est, il a repéré la piste plus bas à notre droite. J'ai rempli mes poches de ravitaillement et nous repartons face au vent. Mon coup de pédale a sans doute repris du tonus car je distance JOB. Me voici seul sur la piste toujours battue par ce vent maussade. Je pique dans une petite vallée, l'horizon est barré par un monticule rocheux à escalader. Arrivé en haut, rebelotte : vallée puis nouvelle ascension. Je m'interroge sur la distance parcourue et me dis qu'au train actuel je devrais sûrement rattraper au moins un concurrent. Je relève la tête pour apercevoir là-bas un petit attroupement. C'est l'équipe Bouet qui contrôle la fin de l'étape. Un peu surpris mais ravis, je sprinte pour les rejoindre. La course a été raccourcie au 50ème kilomètre du fait des conditions trop pénibles. J'en suis presque déçu parce que j'aurais pu améliorer ma position. Je suis tout de même 4ème à 15 mn de Denis. JOB malgré son épaule douloureuse finit 5ème et Gérard souffrant d'une tendinite au genou finit 7ème. Il paye son effort d'il y a 3 jours. Mais une grosse déception m'attend : Joël Gaborit a abandonné ! Je n'en crois pas mes oreilles. Je contiens la colère qui monte en moi. Après tout, il ne doit pas être très fier de lui. Et puis, mieux vaut ne pas l'accabler ce serait risquer une crise au sein de l'équipe. Nous remontons dans les véhicules pour nous rendre 30 km plus loin, au lieu prévu pour le campement. Il est 15 heures quand nous déjeunons enfin : spaghettis bolognaise. La caravane prend ici quelque repos. Certaines mécaniques ont souffert. Les 2 Range Rover ont cassé leur pont arrière. En plein désert, les mécanos entreprennent de tomber les deux ponts pour tenter d'en réparer un avec les deux ! Deux équipages égarés nous retrouvent enfin vers 16 heures 40. A 17 heures, le premier Range Rover nous quitte pour rallier au plus tôt Tamannrasset distante encore de 350 km. C'est alors que se déclenche une véritable débandade. Un bon tiers de la caravane, impatient de partir, se lance sur ses traces alors que Marc Bouet n'a donné aucun feu vert. Une demi-heure plus tard, il prend la tête du convoi. Le cap est donné : Est-Nord-Est. La nuit tombe sur le désert.

Samedi 12 janvier 1991. 

On a roulé jusqu'à deux heures du matin, puis établi un campement sommaire pour dormir un peu. Lever 5 heures, petit déjeuner, redémarrage en direction de Tam. L'allure est relativement lente car il ne faut pas trop distancer nos deux camions d'accompagnement, les "Gazelles". La colonne s'étire sur deux cents mètres, chaque véhicule levant un nuage de poussière dès qu'on traverse des zones terreuses. Je regarde constamment le compas. Éric et moi  rageons de constater que Marc Bouet s'oriente au juger. Il se fie plus aux traces au sol qu'à son compas. Depuis des heures on suit un cap plutôt Nord-Est. Au milieu de l'après-midi nous atteignons enfin la route qui descend du Nord vers Tamannrasset. Nous sommes montés au moins 100 km trop au nord ! A 19 heures, voilà Tamannrasset, blottie dans une cuvette à 1390 m d'altitude sur les contreforts du Hoggar. Elle présente tous les atours d'un grand site touristique mais on comprend vite que les volontés de développement sont quasi nulles. Il y a bien quelques hôtels médiocres mais impossible d'y trouver un téléphone en état de fonctionnement.

Marc Bouet est passé par l'aéroport pour s'inquiéter du rapatriement des blessés. De la tour de contrôle, il a réussi à joindre son PC du "Tartre Gaudran" (près de Rambouillet) pour donner quelques nouvelles aux familles. Cela faisait une semaine que nous n'avions pu établir la moindre communication avec la France. Le convoi se regroupe dans une des rues les plus commerçantes et, par petits groupes, investit les restaurants. Enfin un peu de confort après une semaine de désert ! Nous avons une faim d'ogre qui impressionne le restaurateur : côtelettes d'agneau-frites, coucous, œufs sur le plat, .... salade,  le tout arrosé de "gazousse" (pâle copie locale du Coca).

Vers 21 heures, on remonte dans les 4X4 pour rejoindre la piste de l'Asekrem à 25 km de là, dans le parc national du Hoggar.  

Dimanche 13 janvier 1991

Le soleil est déjà riant, mais l'air est très frais. Il est vrai que nous sommes au moins à 1500 m d'altitude. Autour de nous rien que de la terre rougeâtre, des cailloux et des rochers, pas la moindre végétation.

Une course de 58 km de spéciale en individuelle doit nous mener au col de l'Asekrem à 2600 m d'altitude. Les 16 vététistes sont sur la ligne de départ. A vos marques, prêt, partez !

La piste est bien matérialisée par les traces de véhicules fréquentant la piste. On commence par une succession de rampes douces suivie d'un long plateau sur de la terre sèche parsemée de rochers. Dans les premiers cahots mon bidon est éjecté et tombe à terre. Son contenu est trop précieux pour que je l'abandonne. Je fais demi-tour pour aller le ramasser et, plutôt que de le remettre dans son porte-bidon, je le plonge dans l'une des poches dorsales du maillot. Le temps de remonter sur le vélo, le peloton est déjà à 100 mètres. Il me faut un quart d'heure pour rejoindre la tête de la course. Denis a déjà faussé compagnie du groupe ; il caracole 150 mètres devant flanqué de son 4X4 d'assistance. Le train est soutenu mais on sent une certaine réserve chez les concurrents. Chacun craint les difficultés qui nous attendent et les organismes commencent à se ressentir des efforts répétés et du manque de sommeil. L'allure me convient assez bien et insensiblement me voici quasiment seul. Marc Poyet et Philippe qui m'accompagnaient se sont laissés décrocher. La piste est étroite et tourmentée et nos véhicules d'assistance ne peuvent pas passer. De toute façon, mieux vaut pour mes 2 pilotes qu'ils soient derrière nous car, en cas de pépin, ils sont sûrs de nous trouver. J'aperçois  toujours la lointaine silhouette de Denis qui slalome entre les rochers. Son Range Rover semble parfois moins à l'aise ; il fait des embardées. 

Je suis seul, totalement seul. Plus un bruit. Microscopique insecte dans une immensité montagneuse aride. Pas une verdure, tout est pierre ou terre brunâtre. Le soleil inonde la scène de sa lumière verticale. Sa chaleur est encore très douce à cette heure. Je me sens la tête vide de pensée. Ma seule activité mentale se concentre sur la trajectoire : un œil à 1 mètre l'autre à 30 mètres. Choisir les passages les plus roulants, ne pas se laisser surprendre ni par une ornière ni par un rocher, maintenir le rythme le plus régulier possible. Je sens un environnement grandiose autour de moi, mais je ne peux lui consacrer que quelques miettes de temps. Si je reviens un jour en Algérie, ce sera pour le Hoggar !

Une rampe sévère et tortueuse, une descente abrupte, nous voici dans une large cuvette que la piste traverse en son milieu. En face, les pics rocheux dressés à la verticale sont autant de défis à la pesanteur. Je sors de la cuvette par une côte puis je bascule dans une descente de cent mètres entre d'énormes blocs de pierres volcaniques. Dans ma rêverie, j'ai dû faiblir car voici qu'un bolide à deux roues me double. C'est Philippe qui passe comme une fusée, prenant des risques insensés. Tenté d'en faire autant, je suis vite rappeler à l'ordre par un rocher qui m'a fait faire une embardée dont je reste tout étonné.

La piste repart à l'assaut de la montagne. Elle se contorsionne, se love aux pieds des massifs abruptes, attaque de hardies ascensions puis disparaît derrière le relief pour reparaître loin devant comme une longue estafilade à flanc de montagne.

Philippe a pris une centaine de mètres et son avance se stabilise. Il m'a bluffé; il est à la limite de ses moyens. Il vient de réveiller ma pugnacité un moment endormie. Je l'ai en point de mire. Jouant consciencieusement de mes deux dérailleurs, j'escalade la rampe suivante bien arc-bouté sur ma machine. J'arrive sur ses talons. D'un œil avisé, j'échafaude ma tactique de dépassement : sauter l'ornière avant ce rocher et rejoindre la bande de terre que j'aperçois sur la gauche. A pédalées nerveuses je me hisse à sa hauteur puis le dépasse irrésistiblement. J'entends un bruit de dérailleur malmené puis un grognement rageur : son moral est atteint, il se désunit. Un quart d'heure plus tard, tout est silencieux, je suis à nouveau seul. Philippe a explosé !

La piste est de plus en plus tourmentée. Je viens d'apercevoir à flanc de montagne Denis et son Range d'accompagnement. Il a mis pied à terre dans une portion qui paraît particulièrement pentue. Je suis incapable d'apprécier la distance qui nous sépare mais de le voir en difficulté me redonne du tonus. Quelques minutes plus tard, c'est à mon tour de me heurter au même problème. Un virage en épingle à cheveu, la pente doit dépasser les 20%, de plus les ornières sont pleines de poudre de terre. Je pousse le vélo devant moi pendant environ 50 m avant de pouvoir me remettre en selle. On doit approcher maintenant du sommet mais la piste change tellement souvent de direction qu'on ne peut encore deviner le col.

Cette fois ça y est ! Droit devant se dessine l'Asekrem, entre deux fiers massifs une large plate-forme. Deux véhicules de la caravane y sont installés arborant la grande banderole d'arrivée. Une petite descente et un dernier raidillon que je grimpe en danseuse et au sprint sous les ovations d'un groupe de touristes allemands. Denis m'a devancé de 7 minutes mais je suis tout de même heureux de ma performance car derrière les écarts s’accumilent. C’est autant de temps pris sur l'équipe Mickey qui aura beaucoup souffert ici.

Il doit être aux alentours de 13 heures. Nous ouvrons une fois de plus ces cochonneries de "barquettes". Poule au riz ou saucisse aux lentilles, depuis des jours et des jours c'est là tout notre choix ! En attendant les derniers coureurs à pieds, on s'offre la visite de l'ermitage du Père De Foucauld. L'escalade est un peu pénible pour les jambes fatiguées mais le spectacle est si sublime qu'on ne peut y résister. Sur un pic juché à 2700 m, 3 petits abris de pierres dont l'un constitue la chapelle. C'est là qu'à la fin du siècle dernier, le Père de Foucauld s'est isolé pendant 5 mois. Trois prêtres perpétuent sa retraite de prières. Le point de vue incite à vouer au paysage une admiration sans réserve.

Vers 17 heures, nous quittons le site pour poursuivre sur Idélès distante de 110 km vers le Nord-Est. Le soleil couchant nous sort son grand numéro d'orgues lumineuses sur les dentelles de pierres : crêtes hérissées de dents de requins éblouissantes de lumières rouge et or. De savants jeux d'ombres soulignent le tout sur un fond de ciel bleu roi. C'est l'extase . On ne sait plus où pointer les objectifs de nos appareils photo. Progressivement, la nuit vient mettre un terme à l'enchantement.

La piste redescend la montagne sur le versant Nord ; elle aboutit à une route déserte recouverte d'une poussière pulvérulente comme du talc. Une crevaison ! Un clou s'est planté dans notre pneu arrière droit. Tout le monde dehors pour réparer. Pendant qu'Éric et Gérard s'occupent du cric, je monte sur la galerie pour atteindre les roues de secours. Après la tiédeur de l'habitacle l'air frais est saisissant ; il faut se faire violence car nous n'avons qu'une seule hâte : manger et se coucher. A 23 heures on est au bivouac. On dîne rapidement à l'abri du grand chapiteau. C'est toujours un moment de bonheur que de retrouver le groupe à l'heure du repas. 

Lundi 14 janvier 1991. 

La journée promet d'être dure et très longue : non-stop de 320 km en relais individuel soit 8 fois 40 km de spéciale par équipe. Le Hoggar est derrière nous, c'est un nouveau désert que l'on va traverser d'Ouest en Est en direction de Djanet.

Le départ est donné à 9 heures. Nous nous relaierons 2 fois dans l'ordre : JOB, JOG, Gérard, Daniel. Joël Bunel donne tout de suite le ton. Dans la première demie heure il a résolument  pris la tête et, au bout de ses 40 km, il passe le témoin avec 5 minutes d'avance. Joël Gaborit se retrouve sur un terrain qu'il n'apprécie guère mais l'affronte néanmoins avec courage. Le paysage est vallonné ; la piste serpente entre de petits mamelons rocheux émergents d'un sol où le sable est omniprésent. JOG cherche son passage entre les ornières sableuses et les champs de rocailles. De l'arrière un concurrent se rapproche. C'est la petite Marie-Hélène dans son style si particulier. Toute droite sur son vélo, elle paraît frêle et fragile et pourtant quelle santé !

Dans un défilé, deux voies se présentent, séparées par de gros rochers dressés au milieu du passage. JOG prend à gauche alors qu'elle prend à droite. Sans doute a-t-elle fait un meilleur choix car à la sortie elle le devance de 50 mètres. JOG est moralement atteint ; il concède 10 minutes à sa rivale quand il passe le mousqueton à Gérard. Les deux premiers protagonistes de Rambouillet et de Pharmasport1 viennent d'amorcer un duel qui va durer ainsi jusqu'à la nuit.

Notre équipier est parti avec morgue. Il a pris en point de mire Marc Poyet et mesure les progrès qu'il fait pour revenir sur lui. Un combat digne de preux chevaliers s'engage entre les deux hommes. Ils sont pratiquement à la même hauteur maintenant. Les accompagnateurs, dans leurs voitures respectives, encouragent leur poulain dans le plus pur respect de l'adversaire.

Tantôt l'un prend l'avantage sur un passage mieux négocié, tantôt c'est l'autre qui remonte et reprend le commandement. L'issue reste incertaine durant  toute l'heure où nous les suivons. Mais il nous faut les laisser pour filer au lieu de ma prise de relais.

Kilomètre 120. Denis, de l'équipier Pharmasport1, est déjà là avec son assistance. Nous stoppons à quelques mètres d'eux. Le soleil nous dispense une douce chaleur printanière. Je fais chauffer sur notre camping-gaz l'une de nos si délicieuses barquettes, poule au riz. Il faut se remplir l'estomac même si la qualité culinaire laisse à désirer. Je me prépare en devisant avec nos voisins.

Voici qu'arrive le premier coureur. On reconnaît aisément le Land Rover de Gérald. C'est donc Gérard qui a eu le dessus. A peine, car on aperçoit déjà les silhouettes de Marc Poyet et de son Toyota d'assistance.

Me voici parti pour 40 kilomètres. C'est un terrain vicieux fait de faux-plats successifs sur un sol désagréable. D'innombrables langues de sable sont accumulées par le vent dans tous les plis du terrain. Rien à faire pour les franchir en vélo. La roue avant s'enfonce et se bloque ou refuse de se laisser conduire. Denis m'a rattrapé et nous nous livrons à un véritable numéro de cirque : 50 mètres de course à pieds, 100 mètres de vélo. Dès que le sol redevient un peu plus porteur, on saute l'un et l'autre sur nos montures à la manière des cosaques. Tout est dans l'adresse pour retrouver les pédales sans perdre la cadence. Les spectateurs apprécient notre virtuosité. L'exercice devient vite très éprouvant, heureusement que le terrain s'améliore progressivement. Et là Denis, plus athlétique que moi, me distance. Son Range Rover s'est placé sur sa droite ; la taille de leur silhouette s'amenuise au fil des minutes. Ne paniquons pas ! l'étape sera longue et je ne dois pas faire de complexe d'infériorité devant le meilleur cycliste de la course. Éric a deviné mon raisonnement et vient me réconforter. Je prends quelques aliments.  "Dès que tu sens une petite faiblesse, prends une pastille de glucose !"  me dit-il.

La piste ressemble un peu plus à nos chemins de campagne : la végétation en moins, le sable en plus. Il y a tout même un fond de terre ferme sur lequel on peut "tirer du braquet". En une demie heure, Denis et son Range Rover sont devenus deux miniatures obsédantes à l'horizon. Dans mon subconscient un télémètre calcule imperturbablement l'écart. Gagnent-ils du terrain, oui ou non ? Je n'ose trop y croire, mais il me semble que la supériorité de mon adversaire est devenue moins incisive depuis un moment. C'est alors qu'Éric venu à ma hauteur me crie par sa fenêtre "tu viens de lui reprendre 25 secondes !". Comme une décharge électrique, un grand frisson me traverse de la moelle aux orteils. Mon être tout entier n'attendait que cette confirmation. Mais comment Diantre a-t-il pu mesurer ça ? Peu importe, je veux y croire !

La piste décrit un large coude à gauche pour entamer l'ascension d'un petit col entre deux immenses dunes. La pente serait à peine sensible si le sable n'aggravait pas la difficulté. Plus l'écart s'amenuise, plus ma rage de vaincre s'amplifie. Telle une locomotive à vapeur, mon souffle puissant scande mes pédalées. L'adrénaline décuple mes forces. Il est à 15 mètres sur ma droite, j'imagine son désarroi ; pourtant c'est sans aucune pitié que je le passe en feignant même une facilité insolente. Je me sens capable de tordre mes manivelles. Me voici au sommet, je bascule dans la descente, et sans plus jamais me retourner, je poursuis mon effort jusqu'au relais prochain.

Il est 16 heures 20. Le Land de nos compagnons est au rendez-vous du kilomètre 160. Encore tout à mon excitation, je fustige un peu JOB qui n'a pas l'air de se presser pour prendre le précieux mousqueton. Le voilà parti suivi du Land. Je me délasse un peu les jambes laissant à Éric le soin d'attacher le VTT sur la galerie. A une quinzaine de mètres se trouve le 4X4 de Mickey. Son équipe est en difficulté depuis ce matin. Connaissant son esprit grincheux, je me cantonne à n'échanger que quelques banalités. 10 minutes après moi arrive Denis. Mais la deuxième partie de son équipe n'est pas là. Depuis le début de l'après-midi, les Pharmasport 1, qui utilisent habituellement 3 véhicules pour synchroniser leurs relais, ont des problèmes de rendez-vous. Sans doute ont-ils été bloqués par des ensablements. Aussi, après quelques instants d'hésitation, c'est Marc Poyet qui reprend le flambeau pour poursuivre la course.

Pour laisser souffler un peu notre pilote, nous nous accordons quelques instants de détente. Éric plaisante, Gérard prépare son éclairage pour cette nuit et moi, je savoure encore mon exploit : avoir battu celui qui était devenu imbattable ! Voilà qui nous remet en confiance. Éric, en coach avisé, nous stimule de paroles bien senties : "vous êtes en bonne position, c'est maintenant qu'il faut frapper un grand coup si vous voulez gagner !". Cela fait 45 mn que nous sommes ici, toujours pas de nouveaux arrivants. On apprendra plus tard que les Mickey avaient déjà plus d'une heure de retard à cet endroit.

Nous filons pour retrouver la course. Quand nous rejoignons JOB, il est poursuivi à quelques centaines de mètres par Marc Poyet décidément très bon aujourd'hui. Nous restons quelques temps ensemble puis repartons pour nous installer au point de rendez-vous suivant. La piste conserve son caractère chaotique : sable, rocaille, faux-plats et plateaux. Il fait nuit et tout devient différent. Les bornes qui jalonnent la piste ne sont plus que de petits tas de pierres qu'on ne voit que lorsqu'on arrive dessus.

Kilomètre 240. On s'est installé pour un dîner frugal. Au menu, les inévitables barquettes avec beaucoup de pain. La confiture fait office de dessert. Il nous reste encore des aliments énergétiques, on s'en bourre les poches et on refait les pleins des bidons pour tenir nos trois ou quatre heures d'effort. Vient ensuite la vérification des éclairages de vélo.

De notre position, on est à 5 kilomètres du changement de direction qui nous a été signalé lors du briefing de départ. Il faudra prendre sur la droite. C'est sans doute de là qu'on aperçoit les gyrophares et les petits lumignons des coureurs à pieds s'élançant pour leur relais 4 fois 20km. Il est étonnant qu'à cette distance de si faibles lumières soient aussi visibles. En se retournant, on vient d'apercevoir du côté où l'on attend nos compagnons un halo timide, à peine perceptible puis un minuscule éclat de projecteur. Le dard lumineux semble sonder les ténèbres comme le ferait la canne d'un aveugle. Au bout de quelques minutes le bourdonnement lointain d'un moteur nous confirme l'approche d'un véhicule. Mais, sont-ce bien les nôtres ?

Il faut encore un bon quart d'heure pour que le faisceau lumineux s'élargisse puis se divise en deux phares. Devant, l'ombre chinoise d'un pantin s'agite comme un papillon de nuit prisonnier de sa lampe électrique. Quand ils se rapprochent, on reconnaît le Toyota de Pharmasport 1 accompagnant Marie-Hélène. Ils passent devant nous sans s'arrêter. L'équipe a réussi à se retrouver mais les relais sont complètement désorganisés. Pourtant, ils ont bel et bien repris la tête !

Dix huit minutes plus tard arrive JOG visiblement exténué. Gérard enfourche immédiatement son destrier et nous partons à sa suite en embarquant au passage Joël Bunel. Celui-ci nous raconte alors la longue souffrance de Joël Gaborit. On sait son aversion pour le sable ; la fatigue et le désenchantement ont failli avoir raison de son courage. Quand il fallut sauter de vélo pour courir dans le sable, JOB sentant la détresse de son compagnon est descendu de voiture pour courir à ses côtés, l'encourager, le soutenir moralement afin qu'il ne craque pas et cela malgré sa propre fatigue. A ce train l'équipe a perdu du temps sur son adversaire mais elle a tenu.

Au changement de direction, nous avons une petite hésitation car des traces continuent tout droit. Les Pharmasport se seraient-ils trompés ? Un petit tour circulaire pour se convaincre, puis nous prenons les bonnes traces.

Quelques kilomètres plus loin, nous constatons que nos devanciers se sont effectivement égarés car voici leurs phares à quelques centaines de mètres de nous sur la gauche. Ils nous ont aperçu et obliquent maintenant vers la piste. Ils vont se retrouver à nouveau derrière nous. Une fois de plus la course est relancée.

Suivant un automatisme bien réglé, le Land Rover nous a rejoints. Gérald et JOG vont assister Gérard tandis que nous, nous partons au point du dernier relais.

Kilomètre 280. Une heure du matin. Je me réveille en sursaut. Ma montre était réglée pour sonner à 0 h 50 mais je n'ai rien entendu. Un rapide coup d'œil me révèle la présence d'un autre véhicule à côté du nôtre. C'est Marc Bouet qui est venu contrôler la régularité en tête de course. Tous feux éteints, tout le monde dort, l'obscurité est totale. Attendre....

A 1 heure 30, Gérard me tend le mousqueton. Notre équipe est seule en tête ; aucune nouvelle de Pharmasport. Je m'élance flanqué du Land de Gérald et du Toyota de Marc Bouet. Le départ est toujours un moment ingrat. La machine musculaire rechigne un peu à la remise en train. Mais on est en tête et ça, c'est un fameux stimulant bien que subsiste la crainte de voir resurgir nos adversaires. Même Bouet m'encourage "Vas y Daniel !".     La piste vagabonde entre les rochers, toujours ce sable qu'il faut tenter de franchir en force ou traverser à pied. Des petites bosses à escalader, des passages techniques à négocier. J'y mets toute ma science de vététiste expérimenté en fonction de l'espace restreint que m'ouvrent les projecteurs dont je sens la douce chaleur dans mon dos. Ma tête est vide, une seule pensée très primaire : faire de mon mieux.

Éric m'interpelle : "appuie Daniel, Pharmasport revient derrière nous !" Mon cerveau réagit vertement, j'ai envie de lui répondre "viens donc à ma place, eh rigolo !", mais ce serait du gaspillage d'énergie. J'ai bien trop besoin de mon souffle pour autre chose. L'information produit néanmoins son effet. J'accentue mon effort avec la sourde inquiétude d'être au maximum et de risquer la défaillance.

C'était fatal, ça devait sûrement m'arriver : une voiture nous dépasse. Mais..?.... non ! Ce n'est pas possible, elle va beaucoup trop vite pour qu'un cycliste l'accompagne ! J'en suis pour une petite frayeur. Plus détendu, je poursuis mon bonhomme de chemin.

Un gyrophare au loin. Comme le phare du port tant espéré, il m'invite par ses clignements d'yeux à me diriger sur lui. J'imagine déjà le havre douillet qui m'attend. Mais Dieu que c'est long, combien reste-t-il, 2 kilomètres, 3 kilomètres, plus ?

Le jet intermittent de lumière orangée éclabousse maintenant la carrosserie des véhicules de la caravane. Je n'ai plus mal ni aux jambes, ni aux épaules, ni aux reins. J'accélère encore pour un finish en apothéose sous les ovations de gens que je ne vois pas encore. ça y est, à 3 heures 40 le but est atteint. On m'entoure, on me libère de mon VTT, on me congratule. Les copains du Land Rover sont transportés de joie : il paraît que Pharmasport1 a abandonné et que l'équipe Mickey est très très loin. Marc Bouet me le confirme et m'invite à déguster une bonne soupe aux légumes qu'on a fait réchauffer pour nous.

Une toilette superficielle et je me jette dans ma tente pour un somme de nouveau-né. 

Mardi 15 janvier 1991. 

Huit heures du matin, réveil paresseux du bivouac. Le soleil commence tout juste le réchauffement de l'air ambiant. Je découvre étonné que le paysage est désespérément plat contrairement à mes impressions de la nuit. On distingue pourtant au loin vers l'Ouest et au Nord les derniers reliefs du Hoggar. De l'Est arrive un grondement sourd qui semble venir d'un petit nuage de sable encore lointain. Le phénomène s'amplifie lentement. C'est un poids lourd qui fonce sur la piste dans notre direction. Il lui faut 20 minutes pour parvenir à notre hauteur et révéler son profil enveloppé de grosses volutes de poussière de sable. Le semi-remorque transporte des moutons. Il nous claironne de sa trompe de bateau et prend soin de passer bien au large de notre campement. Derrière lui, le sillage est marqué d'un immense panache à la manière des avions en très haute altitude. Le monstre s'éloigne vers le bout du monde tout fier semble-t-il de nous avoir fortement impressionnés.

L'ambiance du petit déjeuner est bon enfant. Gérard est venu m'informer avec une joie non contenue que le binôme des Mickey n'est toujours pas arrivé. Éric et Marc Bouet sont restés éveillés jusqu'à 5 heures 30. Après quoi ils ont éteint les deux gyrophares qui avaient tourné toute la nuit. Ils ont cru apercevoir un instant ce qui aurait pu être des phares dans le lointain, puis plus rien. Vers 9 heures Marc Bouet vient me voir et m'annonce qu'il pénalise d'une heure les 3 équipes qui ont abandonné. Mes coéquipiers réagissent vivement : une heure, c'est tout juste le retard qu'ils avaient sur nous à mi-parcours ! Je porte réclamation appuyé spontanément  par les équipiers de Pharmasport et j'obtiens 3 heures, c'est-à-dire le vrai retard vraisemblable augmenté d'une heure pour abandon. Au-delà de ces marchandages d'épiciers, tout le monde s'interroge sur le sort des 3 absents : Frédéric, Philippe et leur pilote. Les voilà qui surgissent enfin vers 9 heures 30 en nous racontant une histoire que même Michel Dumont trouve douteuse. Ils seraient arrivés par ici vers 4 heures ce matin mais, n'ayant trouvé aucune lumière, ils auraient poursuivi une heure encore avant de faire demi-tour mais en s'écartant cette fois de la piste.

Incident clos, le convoi doit continuer sa route. Vers 10 heures est donné le départ d'une liaison de 4 fois 35 kilomètres. La piste doit nous mener vers l'Est jusqu'au fort Charlet puis obliquer vers le Nord-Est en direction de Tarat à la frontière Libyenne. C'est moi qui prends le mousqueton pour notre équipe avec pour compagnons de route Denis Rivas, Michel Dumont et le vétéran des cyclistes Maurice Goudeau. Le démarrage est difficile pour tout le monde après cette nuit épuisante, les corps sont lourds, fourbus et courbatus. On s'accorde pour un train de sénateur. Toujours ce sable, toujours ces ornières. Vers 11 heures, on est au fort Charlet dont il ne reste qu'un vestige de mur d'enceinte en terre. A l'entrée du village voisin, Maurice est pris d'un malaise. Il s'immobilise et tombe sur le côté comme une pierre. Grosse émotion dans toute la caravane qui stoppe. Avec Denis nous revenons sur notre malheureux compagnon. Le corps médical est déjà sur place et lui prodigue les premiers soins. Du fait de son âge, nous sommes tous très inquiets mais Docteur Corinne nous rassure bien vite : ce n'est rien qu'une crise d'hypoglycémie. Un quart d'heure plus tard, le convoi repart. On arrive au relais. Gérard reprend le flambeau en compagnie des représentants des trois autres équipes.    

Après une halte repas, notre Pajéro rejoint les cyclistes. Le paysage change de visage. Après les grandes étendues uniformément plates, voici de nouveaux reliefs qui nous font obstacle. On emprunte une vallée alluvionnaire où les plissements de terrain proches sont faits de terre mêlée de gravillons et entaillée de profondes saignées dues à l'érosion.

Tout est brunâtre, même les arbustes rabougris. Le tableau fait songer au squelette délabré d'un immense verger à l'abandon. Au bout de la vallée, la piste cherche sa voie dans un chaos de plissements incohérents. On nous a bien signalé un changement de direction mais dans ce désordre naturel, personne n'a su reconnaître le bon embranchement.  Réalisant bientôt son erreur, le convoi s'arrête, réintègre ses cyclistes dans les véhicules et rebrousse chemin. Après quelques tâtonnements, il finit par trouver la bonne piste mais à présent l'après-midi étant bien avancée l'épreuve est interrompue.

La piste devient beaucoup plus escarpée ; elle longe des canyons impressionnants. Les pilotes sont à l'ouvrage et doivent faire preuve de la plus grande habileté. A l'instar d'aviateurs en exhibition aérienne, après un piquer dans une descente vertigineuse on engage une ressource scabreuse sur une rampe abrupte. Attention de ne pas trop se prendre au jeu car le véhicule précédent ne dégage pas toujours aussi vite que prévu. Et c'est précisément le cas du Range Rover qui nous précède, celui qui  n'a plus de pont arrière. Il attaque courageusement la côte mais, arrivé aux deux tiers, ses roues avant patinent projetant terre et cailloux. Une seule solution pour lui : descendre en marche arrière et essayer de reprendre de l'élan. En vain, il n'atteint même plus la moitié de la côte. Sagement, il redescend à nouveau et fait demi-tour au fond du trou en quelques manœuvres étriquées. Cette fois en marche arrière, les roues motrices accrochent mieux sur le sol. Le moteur rugit, la voiture semble hésiter devant un rocher. Dans un sursaut d'énergie, le pneu   grimaçant surmonte l'obstacle. Le châssis paraît tordu sous la contrainte mais la voiture poursuit son escalade hargneuse. Pour nous ce sera plus aisé car Éric peut utiliser ses deux ponts et ses plus petits rapports de démultiplication. Le convoi est morcelé en plusieurs petits groupes. Nous restons avec le Range handicapé qui ne peut faire face tout seul à de telles épreuves. Pour corser l'affaire, le sable refait son apparition et la nuit nous enveloppe de sa grande cape noire étoilée. Il faut maintenant unir la force musculaire à celle du moteur pour arracher le Range au sable qui cherche à l'avaler. On s'y met tous, on pousse, on tire, on pellette, on manipule les plaques de désensablement. On s'acharne sur des manœuvres fastidieuses. Éric, qui de nous tous est le plus expérimenté dans ces circonstances, fait merveille par son sens du commandement d'équipe. Alors qu'on a besoin de tous les bras, j'essuie une crise d'hypoglycémie. Mes forces m'abandonnent, j'ai froid, j'ai faim, j'ai du mal à me supporter. Je m'écarte pour m'asseoir dans le sable et manger une barre de céréales. La honte m'envahit, mais que faire sinon attendre que ça se passe ? Quand un obstacle est franchi, un autre se présente. Pourtant, l'adversité semble s'adoucir. La piste, bien que capricieuse, nous permet à nouveau de rouler. Les véhicules se sont espacés pour mieux apprécier chacun le terrain qui surgit dans ses phares. Vers 11 h 30, je fais signe à Éric de stopper car il y a un bon moment que je ne vois plus les feux du Land de Gérald. On attend une bonne vingtaine de minutes avant de voir arriver un autre véhicule mais ce n'est pas encore lui : il a sûrement eu un pépin. En fait de pépin c'est franchement une grosse tuile : sa suspension arrière a cédé, le pont ne tient plus à la caisse ! Nous voilà immobilisés à plus de 150 kilomètres de Tarat et sur une piste qui n'est guère fréquentée.

Il faut absolument prévenir la caravane. Avec sang froid, Joël Bunel propose de rester avec Gérald pour commencer à démonter les lames de ressort cassées. Pendant ce temps nous chercherons un moyen de dépannage. On vide alors le Land pour l'alléger au maximum au détriment du Pajéro, on laisse tout le ravitaillement à nos deux compagnons et on reprend la piste. En nous saluant, JOB nous lance, goguenard, "vous direz à ma femme et à mes gosses que ma dernière pensée aura été pour eux!".

Dix kilomètres plus loin, nous avons la bonne surprise de trouver le bivouac. Dix kilomètres : c'est peu, mais ici c'est presque le bout du monde ! Il est 1 heure 30 et tout le monde dort. C'est d'ailleurs ce qu'on a de mieux à faire  également. 

Mercredi 16 janvier 1991. 

A 5 heures 30, je réveille Marc Bouet à qui j'expose notre situation. Éric est disposé à partir le plus tôt possible vers Tarat ou même Illizy, distante de 350 kilomètres, pour tenter de trouver les pièces nécessaires au Land. En responsable de l'organisation, Bouet est d'accord mais tient à ce qu'à trois nous participions à la course du jour. L'idée ne m'enchante guère, cependant j'admets ses arguments : notre abandon ruinerait l'épreuve au moment où elle touche à sa fin. Je suis tout de même angoissé à l'idée de laisser Éric s'embarquer dans cette folle gageure : le salut de nos deux copains tient à sa réussite. Marc Bouet m'assure qu'en cas d'échec il enverra son assistance technique. Éric est décidé : je consens.

On soulage le Pajéro des paquetages des 3 cyclistes. Héroïque, Éric s'élance emportant nos dernières économies et tout notre espoir. De notre côté, nous nous mettons en quête d'équipages d'accueil. Touchante solidarité, les deux équipes de Pharmasport acceptent d'emblée de se serrer un peu plus dans leurs véhicules pour nous prendre à leur bord : bonhomme d'un côté, paquetage d'un autre, vélo en surcharge sur une galerie.

Neuf heures : départ de l'épreuve individuelle de 53 kilomètres. Le cœur n'y est pas vraiment pour nous trois. En revanche, notre malheur ravit les "Mickey" qui voudraient bien saisir là une chance de nous terrasser à la déloyale. Dans la hâte de cette nuit nous avons oublié le vélo de Joël Gaborit. En mendiant auprès des autres équipes, il a réussi à réunir les éléments de fortune pour s'en équiper un. Mais au coup de pistolet il n'est pas prêt.

Dure loi du sport, chacun doit assumer sa part de malchance. D'autant qu'il aurait peut être pu s'en inquiéter un peu plus tôt !

Nous roulons sur des rochers plats comme des lauzes. Mais Dame Nature n'ayant pas jugé utile de nous les juxtaposer harmonieusement, hommes et mécaniques sont fortement malmenés. La pensée du poète me revient à l'esprit : "qui veut voyager loin ménage sa monture". Il faut faire parler ici toute sa technique pour épargner le matériel tout en lui demandant le meilleur rendement. Je ne me suis pas trompé : les premières crevaisons se manifestent. Les pneus trop peu gonflés sont plus confortables mais aussi plus vulnérables aux pincements. Didier, puis Frédéric et Marc Poyet sont les premières victimes. D'autres vont suivre. C'est ainsi que mentalement peu enclin à courir, je me pique à la compétition. Je me retrouve bientôt  en tête juste derrière Denis Rivas. La piste s'assagit un peu. On est au fond d'une large plaine bordée de petites montagnes. La météo est idéale pour une petite balade à vélo : vent faible, température douce, ciel clair. Si ce n'était une angoisse mal résorbée, je nagerais dans le bonheur au paradis des cyclistes. L'allure me convient bien et je me sens en état de finir avec le champion à moins que ......Ma roue arrière flotte un peu, des vibrations malsaines remontent de la jante jusque dans la selle : c'est la crevaison !  Je fulmine : mer...   d’alors !

Aucun moyen de réparation : ni outil, ni chambre à air de rechange. J'enrage, me voici à pied et sans aucune assistance. Je me mets à courir le vélo à la main en espérant qu'une voiture arrive et puisse me dépanner. C'est d'abord Mickey accompagné d'Anne-Lise, mais ils n'ont paraît-il plus de rechange après la crevaison de Didier. Deux autres voitures vont passer encore avant qu'une troisième me lance une chambre à air douteuse. Je me mets en devoir de démonter le pneu à main nue. Coup de chance, l'enveloppe accepte de sortir de la jante. Je remplace la chambre en ayant pris grand soin d'identifier la cause du perçage qui n'est autre qu'une longue aiguille. Il n'y a aucun arbre ni arbuste à des kilomètres alentour et la seule aiguille perdue ici est venue se planter dans ma roue ! Si ce n'est pas un acharnement du sort, qu'est-ce ?

Dépanné ? Non, car je n'ai pas de pompe. Je reprends ma course à pied. Tous les concurrents m'ont dépassé ou presque. Le Cherokee de Pharmasport 2 s'arrête pour me prêter une pompe. Avec une demi-heure de retard, je peux enfin repartir mais j'ai laissé beaucoup de transpiration et d'influx nerveux dans cet incident. La rage au cœur, je tente de remonter le chapelet de concurrents étalés sur des kilomètres. J'en rattrape assez aisément deux puis trois mais voilà que me reprennent les premiers symptômes de l'hypoglycémie : une impression de vide intérieur, des frissons qui me traversent le corps et une angoisse indéfinissable. Je suis condamné à subir car je n'ai aucun ravitaillement et pas d'assistance. La raison me dicte d'attendre le concurrent qui me suit pour mendier quelque aliment à son coach. C'est Gérard Barbier, pharmacien à Sorbiers, accompagné de son mécanicien pilote en camionnette Renault Trafic. J'y trouve le ravitaillement salutaire et l'accueil amical dont j'ai bien besoin. La dizaine de minutes passées avec eux m'a ragaillardi. Quelques plaisanteries de circonstance me remettent opportunément les idées en place. Après leur avoir dit grand merci, je repars à l'assaut.

Une longue montée se présente ; elle est ensablée mais franchissable. Mes pédalées sont encore un peu molles mais il y a du mieux, la confiance revient. Sur le plateau, la piste est plus ferme. A 300 mètres, j'aperçois un cycliste, quelques centaines de mètres devant un autre. Ce sont d'excellents points de mire. Les forces me reviennent en même temps que la stimulation de la réussite. Je rejoins bientôt Gérard, mon équipier, qui ne va pas très fort. Je le trouve un peu désabusé mais non soumis. Je poursuis, de plus en plus survolté par une espèce de désir de revanche sur le mauvais sort. Sur le plat comme dans les légères descentes, je vole littéralement embrayant le plus souvent possible le grand plateau. Je fonds sur Philippe qui roule quasiment sur ses jantes : les deux roues crevées. La piste reprend l'ascension d'un petit relief. Elle décrit un lacet dans lequel j'aperçois deux concurrents. Ce sont Frédéric et 50 mètres en amont Mickey. Je redouble d'effort et parviens à dépasser le premier avant le sommet. Pour Mickey, ce sera trop juste car l'arrivée est jugée une centaine de mètres plus loin dans un dernier raidillon. Denis est là depuis presqu'une demi-heure. Marie-Hélène, étonnante une fois de plus, arrivait 20 minutes après suivie à quelques minutes de Michel Dumont et de moi-même. Un calcul tout simple m'indique que, sans ma crevaison et l'absence d'assistance, j'aurais dû arriver avec Denis. J'ai quand même bien limité les dégâts et Gérard m'offre la satisfaction d'une sixième place. Le suspense commence pour le classement général car les deux derniers concurrents de l'équipe Mickey arrivent dans les minutes suivantes mais point de Joël Gaborit à l'horizon. Les Mickey sont fébriles alors que nous sirotons le bouillon âpre de l'inquiétude.

Le voici, 35 minutes après nous, affichant un bonheur qui me déconcerte. Il m'explique qu'il n'a vraiment pris le départ qu'environ une demi-heure après nous. Dans ces conditions, il faut admettre qu'il n'a pas mal roulé. Les derniers arrivent enfin, Maurice Goudeau fermant la marche. Dans le camp Mickey on s'affaire autour de l'organisateur qui fait ses comptes. Sachant que le règlement prévoit d'appliquer le temps du dernier concurrent au coureur qui fait défaut dans une équipe, ils doivent récupérer ici un temps considérable. ça n'est quand même pas suffisant aujourd'hui et l'équipe de Rambouillet conserve gaillardement la tête. Mais demain ?

C'est l'heure du déjeuner. Les Pharmasport nous ont pris totalement à leur charge. Sans eux nous n'avions plus de vivres. Marie-hélène nous fait signe d'approcher de leur popote qu'ils mettent en commun pour leurs deux équipes. Il règne chez eux une ambiance bon enfant très amicale. Certains sont des vieux habitués de l'aventure africaine. Pharmaciens pour la plupart, ils ont constitué une association dont le but est de participer aussi fréquemment que possible à de telles organisations.

Quatorze heures trente, il faut lever le camp : direction Illizy à 350 kilomètres d'ici. Je prends place dans le Cherokee de Bernard Gibassier et de Guy Blanchard, deux retraités de la pharmacie. On se serre à l'arrière où prennent place Jean-Pierre Baronnet, pharmacien également, Maurice Goudeau et moi-même. On a des paquets et sacs de voyage tout autour de nous.

La piste traverse le Tassili N'Ajer ; montagne qui borde la frontière avec la Libye. On progresse à peine à 20 km/h. A l'approche de Tarat, le village frontalier, on est dans une vaste plaine abritant une végétation sauvage de petits arbustes et de bambous. La piste se disperse en une myriade de traces qui contournent tel ou tel bosquet chétif. On discerne difficilement la meilleure trace à suivre d'autant que nous ne tenons pas à entrer dans le village qui est quelque part sur notre droite. La terre a parfois la consistance du talc, on soulève alors un nuage de poussière aveuglant pour le véhicule qui suit. La région doit subir des pluies torrentielles car de profondes saignées déchirent le sol. Ce sont autant de pièges pour les pilotes qui doivent redoubler de vigilance pour ne pas se laisser surprendre. Nous cherchons un passage sur notre gauche entre les montagnes qui nous surplombent en une gigantesque muraille. Il doit être encore à environ un kilomètre devant nous. D'ailleurs, un nuage de sable nous indique vraisemblablement sa présence. Une importante caravane vient sans doute de s'y engouffrer. La piste est toujours aussi incertaine. Deux ou trois fois, face à un obstacle inattendu, nous devons faire demi-tour pour reprendre de nouvelles traces. Plus on s’approche et plus on prend conscience que le nuage de poussière qu’on croyait soulevé par des véhicules n'est que l’effet d'un vent puissant canalisé par un grand couloir montagneux qui s’ouvre à notre droite. Un large entonnoir y conduit.  Nous nous y engageons au jugé car nous n'avons toujours pas retrouvé la véritable piste. Peut-être est-elle plus au large, peut-être est-elle plus au pied du massif ? Je scrute le sol espérant trouver les traces de pneus du Pajéro. J'imagine qu'Éric a dû se heurter aux mêmes difficultés. J'éprouve de plus en plus d’inquiétude à son égard ainsi qu’à l’égard de nos deux amis abandonnés derrière nous si loin de toute fréquentation humaine.

On a trouvé la piste. Elle est un peu ensablée, parfois même complètement recouverte sous l'effet du vent.  La nuit survient ; on ne peut progresser que très lentement. Il faut grimper pendant une dizaine de kilomètres pour parvenir sur une espèce de plateau à partir duquel la piste s'élargit et devient cette fois très roulante. Un véritable boulevard, visiblement la voie doit présenter un intérêt stratégique pour être si bien entretenue. Il doit être aux alentours de 20 heures quand apparaissent en face de nous deux phares qui se rapprochent à vive allure. Un 4X4 nous croise en trombe. J'ai eu le temps de reconnaître la face avant du Pajéro. C'est Éric qui vole au secours de ses compagnons. Plus tard, au bivouac, j'apprends qu'il s'est arrêté en croisant un autre véhicule de la caravane. Il aurait réussi à dénicher dans Illizy une paire de lames de ressorts pour Land Rover et un amortisseur. Chacun est en admiration devant ce qu'il est en train de réaliser. Je partagerais bien leur enthousiasme. Pourvu qu'il ait la sagesse de dormir un peu avant d'entamer la piste au-delà de Tarat. Il ne faudrait pas qu'il lui arrive un accident sur cette portion.

Bouet a fait installer le bivouac à 5 kilomètres d'Illizy dont on aperçoit les lumières au loin. Il est 21 heures, nous plantons nos tentes et nous approchons nos gamelles pour le dîner. Le cœur n'est pas à la légèreté. Quelque chose s'est déréglé dans nos rapports. Gérard et moi traînons notre mélancolie. D’autres montrent des comportements irritant : on ne peut plus s'expliquer avec eux sans que la discussion dérape en accrochages verbaux.  

Jeudi 17 janvier 1991.

 Sept heures du matin : la caravane s'éveille. C'est l'heure douce et frileuse du petit déjeuner au bivouac. Le soleil commence à dissiper les frimas de la nuit. Tout-à-l'heure au briefing, on fixera le rendez-vous sur la piste pour la spéciale par équipe de 4X40 kilomètres qui se traduit en 3X53 kilomètres pour nous puisque nous ne sommes plus que 3 à courir. Certains s'attardent encore dans leur duvet tandis que d'autres s'activent autour de leur mécanique. Soudain, d'un autoradio allumé pour les informations du matin, tombe la nouvelle : les hostilités on été déclenchées dans le Golfe à 1 heure 40 cette nuit. L'aviation française doit entreprendre un premier raid dans la matinée ! C'est l'électrochoc.

Coureurs à pieds, cyclistes et assistants de course, nous sommes tous saisis de stupeur. Concentrés sur notre course, nous avions oublié cette menace lointaine. Cependant, nous ne réalisons pas encore très bien les conséquences de l'événement. Sous la pression de Mickey, Marc Bouet veut maintenir l'épreuve du jour alors qu'une majorité serait plutôt contre. Le feu vif de la discussion se propage de groupe en groupe sans qu'une décision ne se dégage. De toute façon il faut d'abord aller en ville se ravitailler en carburant.

Nous nous retrouvons à faire la queue à la station service. Mais ici les choses se compliquent : la police a contrôlé une voiture dont l'assurance n'est plus en règle depuis deux jours. En effet après les incidents de Bidon V, nous avons deux jours de retard et, à cette heure, nous devrions être en Tunisie. En conséquence chaque propriétaire de voiture doit passer au bureau d'assurance. Un désagrément n'arrivant jamais seul, l'agent assureur ne peut accepter l'argent que nous possédons car, paraît-il, il n’a été changé que pour des frais touristiques ! Ne nous énervons pas. Allons à nouveau faire la queue à la banque.

Le temps passe. Comme dans les plus mauvais jours, même les plus petits événements semblent se liguer contre nous. Il est maintenant 12 heures, l'assureur ferme jusqu'à 13 heures trente : nous sommes bloqués ici. Une hostilité latente s'installe ostensiblement autour de nous. Les plus démonstratifs sont les gamins qui ont envahi le quartier. Ils tournent autour de nous comme des loups affamés. Les adultes ne s'en mêlent pas pour l'instant mais il ne faudrait pas qu'il y ait d'incident. Nous nous relayons pour garder les véhicules afin que d'autres puissent faire les boutiques d'alimentation. La tension monte : il ne faut pas moisir ici. On se disperse pour réduire l'animation.

Quinze heures, l'assurance en poche on prend la route asphaltée pour In Amenas. Il ne semble plus être question de course. A 15 kilomètre de là, au lieu où devait démarrer la course, on trouve le camion en panne, le nez engagé sur la moitié de la chaussée : il vient de casser sa transmission de pont arrière. Nous descendons de voiture pour le dégager de là en le poussant sur la piste qui commence ici. Marc Bouet nous conseille de partir chacun à son allure jusqu'à Hammamet en Tunisie où notre séjour est retenu à partir du 19 janvier. D'ici là, 2000 kilomètres de route.

Les chauffeurs se relayant à trois, nous avalons les kilomètres, laissant successivement derrière nous In Amenas, Gassi Touil puis Hassi-messaoud. La traversée du grand Erg oriental me laisse quelques images vagues comme sorties d'un rêve mouvementé : d'immenses dunes aux crêtes dorées par le soleil couchant, sur des kilomètres désertiques des champs pétroliers dont les torchères brûlent dans les ténèbres. 

Nous roulons jusque tard dans la nuit. Une petite halte nous permet de nous restaurer et de s'accorder une demi-heure de sommeil avant de repartir. Un petit Land Rover de Pharmasport nous accompagne, celui de "Prosper", pharmacien à Bourg d'Oisans. Les occupants de ces deux véhicules forment une équipe de joyeux drilles, des bons vivants dont la bonne humeur reste inaltérable tant qu'ils peuvent manger et boire. Pour cela ils ont d'ailleurs  tout prévu : jerricans de Pastis et alcools divers, vins millésimés, charcuterie fine et conserves de luxe. De quoi faire bombance 25 jours durant. Je profite tout à la fois de leur table et de leur jovialité. Ma conscience n'en est pas moins mal à l'aise : ne suis-je pas en train de fuir comme un lapin  en abandonnant à leur sort trois de mes valeureux compagnons ? 

Vendredi 18 janvier 1991.