DEUX PRINCES ET UN ROI

POUR UNE PETITE REINE

de Christian JOLLY

Depuis longtemps, j’avais promis à Christophe de l’accompagner dans cette grande aventure ; je soupçonnais en lui quelques qualités de grand rouleur.

Afin de renforcer cette équipe déjà insolite, j’ai demandé à Jean Milesi, son premier entraîneur, de nous rejoindre et partager ainsi, une épopée qui allait devenir inoubliable.

Dimanche 22 Août (Matin)

Le trio se réunit à Saint Quentin en Yvelines pour prendre connaissance du parcours des voitures suiveuses, différent de celui des coureurs.

(Cette mise au point est très importante car un coureur est pénalisé de 2 heures, si sa voiture suiveuse intervient sur le parcours entre deux points de contrôle)

Lundi 23 Août (9H30)

Derniers préparatifs chez les parents de Christophe.

Chargement du matériel et du ravitaillement dans un ordre très précis, notre poulain ayant retenu les expériences de ses précédents Paris-Brest-Paris. Le coffre se referme sur une voiture bien remplie.

Lundi 23 Août (19H00)

Arrivée au stade de Saint Quentin.

Comme à chaque départ, une foule dense et colorée a rempli le stade pour encourager les cyclotouristes engagés dans " LA GRANDE AVENTURE ".

Les jambes commencent à trembler, les esprits s’évadent, peut-être déjà tournés vers le Finistère ; les conquérants de la Bretagne affûtent leurs dernières armes. S’installe alors une longue attente jusqu’aux ordres du starter.

Avec Christophe nous choisissons de nous séparer, c’est pour lui la meilleure façon d’évacuer le stress forts là encore de nos expériences mutuelles.

Le départ est prévu à 20H00.

Un dernier signe de la main et avec Jean nous rejoignons notre voiture, perdue dans un gigantesque parking improvisé pour l’événement ; pour être franc, nous avons mis un peu de temps avant de la trouver. Première épreuve physique pour Jean qui n’était pas préparé pour un tel marathon. Nous partons enfin vers 19H50 en direction de Dreux par la N12.

Arrivée à Mortagne au Perche vers 10H20. Nous nous installons en bas d’une belle côte en compagnie de nos deux copains, René Rivière notre vétéran et Claude Kamarad qui suit son fiston, grand rouleur lui aussi.

MORTAGNE AU PERCHE 141 KMS (0H45)

Le peloton des premiers coureurs est en vue (50 coureurs environ), et tous les meilleurs sont là. Nous sommes bien placé sous un réverbère et Joël Gaborit me signale l’arrivée de Christophe et Lionel Kamarad juste derrière le groupe.

Dès qu’il nous a repérés, en une fraction de seconde il pose pied à terre, change de bidon et repart dans un embouteillage de cyclistes impatients de reprendre la route.

Puis quelques kilomètres plus loin, l’incident de parcours redouté par tous les coureurs : La crevaison.

Christophe répare et relance sa machine pour rattraper les échappés qui bien sûr ne l’avaient pas attendu.

Non informés de ce contre temps, nous partons en direction du prochain contrôle. La température est clémente (entre 18 et 20 degrés) et idéale pour rouler.

VILLAINES LA JUHEL 220 KMS (3H25)

Arrivée des premiers coureurs dans une totale confusion. Une arrivée périlleuse qui témoigne l’engouement des participants encore très motivés.

La bonne étoile du vélo veille sur eux car tout le monde est indemne, notre vieux baroudeur des pelotons Jacques Cifelli en est quitte pour une belle frayeur.

Christophe se présente dans un deuxième groupe avec 5 minutes de retard et nous apprenons ses ennuis de crevaison.

Sans tarder nous repartons vers le prochain contrôle.

FOUGERES 303 KMS (6H20)

Le premier coureur qui se présente est Philippe Deplaise, suivent à deux minutes Christophe et deux autres coureurs.

A cet instant, je me dis : " Christophe a fait un super truc ! ! "

Une telle remontée vous recharge les batteries et regonfle tout le monde à bloc.

A peine deux minutes d’arrêt, les quatre compères redémarrent dans le petit jour.

Une anecdote amusante est à noter sur cette étape. Le gros du peloton qui avait l’habitude du contrôle sur le champ de foire de Fougères (route de Saint Malo), a foncé la tête dans le guidon dans cette direction alors que le contrôle était en plein centre ville. Ils s’étaient déjà trompés de route à Ambrières les Vallées. Rien ne sert de courir, il faut partir à point ! ! ! Ainsi commence la célèbre fable du Lièvre et de la Tortue.

TINTENIAC 356 KMS (8H15)

Philippe arrive deux minutes devant un groupe de cinq coureurs dont Christophe.

Les deux copains feront désormais route ensemble.

En consultant le tableau de marche de Christophe, nous constatons qu’il est en avance de trois quarts d’heures sur son temps de 1995.

LOUDEAC 441 KMS (11H00)

Sept coureurs entrent dans Loudéac en gardant les mêmes écarts avec un peloton de quarante coureurs environ composé entre autres de Lionel Kamarad et Joël Gaborit. Nos deux compères sont dans les temps de 1995 soit 10H37.

L’arrêt est toujours aussi rapide (2 minutes).

CARHAIX PLOUQUER 520 KMS (14H00)

Aucun changement n’est à signaler sur cette étape.

La cadence ne baisse pas ; remplacement des deux bidons, préparation d’une nouvelle musette avec les produits énergétiques, il faut anticiper d’un contrôle à l’autre car les arrêts sont très courts.

La pression commence à monter, la peur d’oublier un produit dans le ravitaillement nous hante. Mieux vaut ne pas y penser et rester concentré.

BREST 604 KMS (17H01)

Christophe est en avance d’un quart d’heure sur son temps de 1995 et cette avance ne fait que croître.

Il sont toujours sept à huit coureurs, dont un échappé (2mn), qui abandonne en arrivant à Brest ; son escapade en tête de la course lui a été fatale, trop d’efforts inutiles.

Le ravitaillement reste le même, un bidon énergétique (Nergi Sport) et un autre rempli d’eau. Christophe boit énormément ; une grande boîte de Rénutril 500 à tous les contrôles plus une boîte de Nutrigil, une boisson pour le sommeil et un yaourt.

Pour le solide, barres énergétiques, bananes et gâteaux de riz composent l’essentiel de son alimentation. Joël Gaborit décide de se reposer vingt minutes, je pense que c’est une sage décision.

CARHAIX PLOUQUER 685 KMS (20H00)

Cinq coureurs arrivent à Carhaix Plouquer. Christophe, Philippe, deux belges qui ne repartent pas de suite et Miranda un autre bon rouleur.

Il vont entamer leur deuxième nuit sans dormir et là, c’est un moment critique pour l’organisme.

Nous croisons un groupe d’une vingtaine de coureurs composé de l’américain Dickson (triple vainqueur de l’épreuve), du français Torasol et de Lionel Kamarad qui roulent à une cadence très soutenue.

LOUDEAC 761 KMS (22H50)

Nous retrouvons nos trois compères pour une arrivée encore désordonnée.

Christophe et Philippe se trompent d’escalier et prennent celui qui mène au contrôle de l’aller. Christophe confie son vélo à un supporter breton et se retrouve au milieu des coureurs qui vont sur Brest, quelle pagaille ! ! ! Il finit quand même par me retrouver après s’être frayé un chemin parmi les concurrents attardés.

Et ça continue ! ! ! Christophe se trompe de porte pour aller aux toilettes et le supporter ne voulait plus nous rendre le vélo. Un breton rend à César ce qui est à César ! ! ! Le vélo est au breton ce que le ballon est au brésilien ! ! !

Après toutes ces péripéties, nos hommes de tête repartent dans la nuit.

Miranda a voulu profiter du travail de Christophe et Philippe dans les relais sans trop s’investir et aller ainsi le plus loin possible.

Lionel Kamarad, victime d’une cassure de rayon, fut obligé de changer une roue et faire les 441 kilomètres seul. La solidarité des cyclos n’est pas toujours de rigueur. Il est crédité d’un très bon temps (48 heures) juste devant Joël Gaborit (49 heures) qui lutte difficilement contre le sommeil.

Quand à nous, l’équipe d’assistance irréprochable jusque là, nous prenons notre premier repas avalé en un quart d’heure. Le temps reste notre métronome.

Nous partons pour Tinténiac, une sortie de ville compliquée par quelques rond-point, puis la voie rapide.

Après quelques kilomètres, nous marquons notre première erreur de parcours.

La fatigue, le stress, la précipitation, l’excitation, des émotions intenses qui parfois rendent un homme distrait ; Nous en sommes quitte pour un demi tour.

Notre copain Jacques Clech, en vacances à Loudéac, fut le témoin moqueur de cette erreur de navigation.

TINTENIAC 846 KMS (1H50)

Nous trouvons une place à côté d’un camping car et notre installation un peu bruyante, réveille le propriétaire mécontent, qui ne manque pas de nous le faire savoir.

Il a cette chance de pouvoir dormir, l’intensité de l’événement n’est pas vécu par tous de la même manière ; en ce qui nous concerne, la " phase sommeil " n’est pas au programme.

Nous trouvons Christophe à la sortie du contrôle pour son ravitaillement en ajoutant un blouson pour la nuit. L’épouse de Philippe, très courageuse, nous a rejoint et participe au remplissage de la musette. Elle finira le parcours avec nous.

FOUGERES 899 KMS (4H00)

Nous avons pour cette étape une bonne avance, de plus nous sommes maintenant à deux voitures.

Nous apprenons qu’une ambulance part à la rencontre des coureurs de tête car l’un des trois accuse une grosse défaillance. Et là, c’est la stupeur qui se lit sur les visages, une atmosphère d’angoisse règne dans la nuit, personne ne veut croire au pire, le cœur palpite dans l’attente de nouvelles plus précises, tant d’efforts anéantis d’un seul coup ?

Non, non et non, ressaisissons nous, ce n’est pas possible, après tout il y a une chance sur trois ?

Et puis la délivrance, l’information tombe sur les tablettes : C’est Miranda qui est victime d’une grosse défaillance, il a sûrement trop présumé de ses forces.

Nos deux champions se présentent alors au contrôle, dans une ambiance calme puisque nous venons d’assister à la relève du personnel de l’organisation.

VILLAINES LA JUHEL 982 KMS (7H20)

Les premiers signes de fatigue se lisent sur les visages de nos deux coureurs. Christophe varie sa nourriture et m’avoue que ses forces s’amenuisent ; connaissant bien l’étape suivante, je leur conseille sagement de se ménager.

MORTAGNE AU PERCHE 1061 KMS (11H25)

Il fait très chaud. Une chaleur lourde qui nous rappelle ces temps orageux de l’été. Nos deux cyclistes arrivent avec trois quarts d’heure d’avance sur l’horaire prévue, le moral est, comme la météo, au beau fixe.

Seulement 5 minutes d’arrêt, changement de maillot, ravitaillement éclair, il reste 141 kilomètres sur un parcours ponctué par de nombreuses bosses. Le peloton des poursuivants (7 coureurs) arrive à son tour, l’un d’entre eux est trop fatigué.

Je l’invite à s’asseoir sur une chaise, un de moins dans la poursuite c’est toujours mieux dans les derniers kilomètres ! !

Les autres repartent avec un retard conséquent, ce qui diminue un moral et un physique déjà bien affectés.

En ce qui nous concerne, le parcours de suiveur s’achève ici, nous n’avons pas le droit de passer à Nogent le Roi pour ravitailler.

NOGENT LE ROI 1145 KMS (14H30)

Nos deux champions arrivent sous une chaleur pesante. Philippe se met les pieds dans l’eau et Christophe va connaître un moment très pénible. En effet, le vent est de face pendant toute la montée sur Saint Quentin et les cyclistes rembolitains connaissent bien cette partie en faut plat continuel.

SAINT QUENTIN EN YVELINES 1208 KMS (16H20)

Beaucoup de monde pour accueillir les coureurs. Nous sommes là depuis un bon moment maintenant. Nous savons que Philippe et Christophe sont toujours devant.

La presse, les photographes et les officiels ont répondu présent au rendez-vous.

Présent également, le papa de Christophe, tendu mais très heureux, à l’idée de voir son fils pénétrer en vainqueur, dans ce magnifique stade de Guyancourt.

La circulation est interrompue pour l’arrivée de nos deux héros. J’imagine la poussée d’adrénaline qui monte en eux, la délivrance quelque part des souffrances imposées par l’épreuve, à quoi pensent-ils à cet instant ? Ces moments sont trop furtifs pour les apprécier pleinement. Le temps devrait tourner au ralenti pour pouvoir jouir de tout et ne manquer de rien .

Ils mettent pied à terre, cette terre qu’ils n’ont pas beaucoup foulée depuis 44 heures et 22 minutes.

Plus tard ils mesureront réellement la grandeur de l’exploit accompli.

 

Cette histoire est tout à fait authentique, toute ressemblance avec des personnages connus n’est pas une coïncidence.

Ces quelques pages resteront un des témoins écrits d’une aventure riche en intensité, troublante en émotions et forte en sensations. Un rêve devenu réalité pour certains, un nom inscrit dans la légende de Paris-Brest-Paris pour d’autres.

...Qu’il était beau ce court voyage, pour un cycliste et ses suiveurs,

descendons de notre nuage et atterrissons en douceur.

Qu’elle est belle cette course qui réunit des passionnés,

elle fait courir les hommes, pour mieux les retrouver...

  

© Copyright 1999 Christian JOLLY - Tous droits réservés

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