
P A R I S G I B R A L T A R
Pourquoi Paris- Gibraltar en vélo et non pas Paris- Istanbul ou Paris- Brindisi ? A cela deux raisons principales.
1- L’attrait du sud de l’Espagne.
2- La forte envie de parcourir la plus haute route d’Europe.
Cela faisait dix ans que je m’étais inscrit auprès du club organisateur de cette randonnée. Une première tentative en 1993 me vit revenir à la maison au bout de trois jours. L’approche des Pyrénées et sans doute des étapes trop longues eurent raison de mon courage. Une seconde en 1997 fut encore plus désastreuse puisque je ne dépassais pas Guéret. Aussi, la troisième tentative devait être la bonne. Il me fallait donc mûrir mon projet ; revoir le découpage des étapes et m’en imprégner totalement. Ce sera pour 2003.
Au cours de l’hiver 2002 – 2003, j’opte pour le mois de juin puisque septembre et octobre seront occupés par un autre projet qui me tient à cœur depuis de nombreuses années et dont je vous entretiendrais ultérieurement.
Les mois s’écoulent normalement, rythmés par les brevets qualificatifs pour Paris – Brest – Paris. La condition physique s’acquière petit à petit et le moral tient bon. D’abord fixé au 10 juin, le départ sera reculé de 48 heures pour cause de récupération suite à un brevet de 600 kms assez difficile. La date de retour fixée au 11 juillet demeure inchangée.
Dès le 11 mai j’achète mon billet SNCF pour Cerbère Paris. Se créer des contraintes aident parfois à se remuer et à ne pas reculer. Les 10 et 11 juin sont consacrés aux préparatifs. Comme d’habitude le bagage est réduit et léger. Je dois faire des choix.
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7 heures, j’enfourche celui qui me tiendra compagnie et qui doit me conduire au point le plus au sud de l’Europe. La journée s’annonce belle et ensoleillée. Un petit déjeuner copieux doit me permettre de faire 90 à 100 kms avant le premier ravitaillement. De toute manière il faudra manger avant 12h30, car après les petits supermarchés sont fermés et il faut bien souvent attendre 15h, voire 15h30 avant qu’ils ne rouvrent. Les premiers kms s’effectuent sur des routes que je connais très bien pour les emprunter soit lors de sorties d’entraînement, soit lors de randonnées au long cours en direction du sud de la France. Dourdan, Etampes, Pithiviers défilent sous mes roues sans que je prête vraiment attention aux panneaux indicateurs tellement mon vélo semble connaître le chemin à emprunter. Fays aux Loges (103e km) sera le lieu du premier ravitaillement. Quelques kilomètres plus loin le pont de St Denis de l’Hotel permet de franchir la Loire. La Sologne avec sa platitude et ses routes rectilignes bordées de forêts est reposante mais monotone. Heureusement tous les 6 ou 7 kms une clairière annonce un bourg avec ses maisons anciennes à colombage. Le ciel s’assombrit et j’ai droit à ma première averse, une pluie chaude, pas très forte mais suffisante pour m’obliger à me vêtir en conséquence. Etant en avance, je fais une halte à Pierrefitte sur Sauldre dans un abri scolaire car l’averse tourne à l’orage. Je suis loin de me douter que ce sera la première et la seule de tout le périple. A Vierzon (190 kms), l’auberge de jeunesse sera l’hébergement de cette première journée. Un repas réparateur est nécessaire car demain ne sera pas aussi facile et plus long de 25 kms. J’y fais la rencontre d’un Normand qui voyage à mobylette. A chacun son moyen de locomotion.
Il fait frais, mais le soleil naissant dans un ciel sans nuage annonce une chaude et belle journée. Les longues lignes droites des plaines ondulées du Berry, couvertes de blé jaunissant, présagent un terrain de plus en plus accidenté. L’arrivée à Guéret est un soulagement puisqu’il faut nourrir le moteur si je veux qu’il avance. Dès la sortie de la ville les véritables difficultés commencent. Peu à peu le temps devient orageux et le ciel menaçant, mais en restera là. Bourganeuf, Peyrat le Château, Eymoutiers me rappellent quelques souvenirs d’un précédent passage. Ici les bâtisses sont en granit. Plus que 15 kms pour atteindre Lacelle, premier bourg de la Corrèze. Pour y arriver un long et sournois faux plat de 7 kms m’attend juste après le changement de département. Il est 17h45 lorsque j’atteinds le gîte. Cette étape je la devinais difficile, et ce fut le cas. Une douche, une bière et une bonne nuit devraient effacer ce coup de fatigue. Cette nuit je ne serai pas seul puisque quatre cyclistes alsaciens ont élu domicile dans ce gîte. Nous pouvons dialoguer plus facilement sur un sujet que nous connaisons. Ils font une randonnée d’une semaine dans la région et ouvrent des yeux gros comme des boules de billard en apprenant ma destination.
Départ habituel vers 7h30. Le petit déjeuner servi par le café voisin devrait me permettre de faire une soixantaine de kilomètres. Déjà la journée s’annonce chaude, très chaude. Sur le plateau limousin, souvent sous le couvert de forêts, le coup de pédale est souple et facile. Attention à cette troisième journée qui est celle qu’il faut surmonter psychologiquement. Dans ce type de randonnée, les 3e et 4e jours sont ceux où l’on se pose des questions sur les raisons d’être là, pourquoi je fais çà, est-ce-que je ne serai pas mieux à la maison ? Insuffisamment motivé, ce sont les deux journées où il est facile de faire demi- tour. Tulle me servira de base de ravitaillement, car sachant ce qui m’attend à la sortie de la ville, il faut du solide et du consistant. Gâteau de riz, yaourts, fruits et limonade agrémentent mon repas. Maintenant le soleil donne à plein. Il est midi lorsque j’arrive à Beaulieu sur Dordogne. La chaleur est intense. Aspirant à un moment de repos, je me rends sur les berges de La Dordogne. Il y fait tellement agréable que je m’endors et y passe l’après-midi. L’A.J située à deux pas me servira de point de chute pour ce samedi. Le bilan de la journée n’est pas brillant : à peine 100kms.
DIMANCHE 15 JUIN
Aujourd’hui, il faut rattraper une partie du retard pris hier. Départ 6h dans une campagne noyée de brume, ce qui n’est pas fait pour me déplaire. Direction St Céré où je laisserais la vallée de La Dordogne derrière moi. En ce dimanche matin la circulation est nulle, et j’avale les kilomètres sans difficulté ; la pause d’hier semble être bénéfique. Après étude de la carte, Villefranche de Rouergue sera une halte idéale pour engranger quelques forces neuves. Dans cette partie sud du Massif Central, les petites villes se blottissent au fond des vallées sur les rives d’une rivière. Pour y arriver , il faut descendre du plateau, mais en sortir est synonyme d’une grimpée de plusieurs kilomètres. Après le Lot, je traverserais l’Aveyron, pays d’élevage et du bien manger, avant de finir dans le Tarn. Pour parvenir à Cordes / Ciel, la route passe par Laguépie dans les gorges du Viaur. Le soleil revenu dans un ciel sans nuages dissipe les odeurs des genêts bordant mon chemin. Ancienne bastide juchée au sommet de sa colline, Cordes / Ciel domine la vallée du Cérou. Une visite éclair et je reprends mon périple en direction de Gaillac. A droite, à gauche, ce ne sont que des vignobles, où comme dans le bordelais, chaque parcelle appartient à un château. A Gaillac, ville connue pour son célèbre crû, je m’arrête quelques minutes pour boire, non pas un verre de gaillac, mais une limonade à l’ombre des platanes de la place centrale. Aujourd’hui c’est jour de fête, et l’attraction principale est le Grand Prix Cycliste de Gaillac.A regarder passer les coureurs, je revois certains dimanches dans la campagne rambolitaine, à la différence que nous n’avons point de dossards. Encore une trentaine de kilomètres pour arriver à Lavaur, terme de cette étape. Après 200 kms, je n’ai pas envie d’aller plus loin, et je me dirige vers le seul hôtel de cette grosse bourgade. Surprise, c’est jour de fermeture. A tout hasard , je sonne et l’on vient ouvrir. Voyant ma tenue et mon désarroi, la tenancière, une femme âgée, consent à me loger. Heureusement, car je n’avais pas du tout envie de repartir pour 25 ou 30 kms supplémentaires.
L’étape de ce jour sera courte. 150 kms me permettront d ‘atteindre Mérens les Vals. Où peut bien ce nicher ce bled ? Ceux qui ont fait la traversée des Pyrénées ( Hendaye- Cerbère ) en juin 2002 doivent s’en souvenir pour y avoir passer une nuit. Mérens les Vals se situe dans l’Ariège peu après Ax les Thermes sur la nationale 20 en direction d’Andorre. La distance courte prévue ne m’empêche pas de partir tôt (7h). Connaissant les habitudes climatiques de la montagne, j’aimerai bien arriver avant l’orage de fin d’après-midi. A 7h la boulangerie n’est pas ouverte, et ce sont quelques biscuits conservés au fond de la poche qui tapisseront le fond de l’estomac. Peut être que la nature sera généreuse, mais à cette époque et dans ces régions on ne peut compter que sur les cerisiers. Ce qui fut le cas ; mais même un kg de cerises ne fournit pas beaucoup d’énergie, aussi délicieuses soient-elles ! Aussi je dois attendre Villefranche de Lauragais, où j’en profite pour renvoyer à la maison ce qui me semble superflu. Jusqu’aux Pyrénées la plaine du Lauragais vouée à la culture du blé et du maïs n’offre aucune difficulté. Foix, dominée par son château m’oblige à un arrêt pour un coup de tampon. Jusqu’à Tarascon les abords de la montagne se font dans la douceur, petites montées suivies de courtes descentes. Tout ceci n’est que l’apéritif avant le hors- d’œuvre qui m’amènera à l’entrée d’Ax les Thermes. La véritable et seule grosse bosse de cette partie française est devant moi, là , à l’entrée de la ville thermale. Et si au passage j’en profitais pour prendre un bain de pieds dans l’eau de la source chaude. Sitôt pensé, sitôt fait. J’avoue que sur le moment j’ai apprécié. Mais devant moi le sens de la pente ne s’est pas inversé pour autant. Le ciel se couvre et ça sent l’orage avant la fin de la journée. 38 kms de montée sans répit semble me défier ; mais pour l’instant je n’en ferais que neuf pour rallier le gîte de Mérens. Je connais bien ce lieu et sa propriétaire pour y avoir séjourné une huitaine de jours il y a quelques semaines. L’accueil y est chaleureux, le cadre agréable, reposant, confortable et le dîner copieux et délicieux.
Journée consacrée au repos, à la remise en état et au nettoyage de mon fidèle compagnon, car demain, une fois les Pyrénées franchies il ne sera plus question de faire demi - tour si toutefois l’envie en effleurait mon esprit.
Aujourd’hui est une journée décisive. 1360 mètres de dénivelée et 26 kilomètres de grimpée avant de basculer sur le versant sud du Port d’Envalira. Si la pente moyenne n’est pas très élevée, celle-ci s’accentue à l’approche du sommet, pour atteindre et même dépasser les 7% sur les 5 derniers kms après Le Pas de La Case. Réveillé de très bonne heure par les randonneurs pédestre ( notamment une finlandaise qui effectue la traversée des Pyrénées par le G.R 10 Hendaye-Cerbère), je pars à 6h50. Le brouillard m’accompagne durant toute la montée. A cette heure matinale la circulation est presque inexistante. Le poste frontière est franchi sans le moindre relâchement et la ville du Pas de La Case que je connais très bien n’attire pas mon regard. .A l’approche du sommet, le brouillard se dissipe et le soleil fait son apparition comme pour me saluer. Une pause est la bienvenue après cette petite mise en jambes. Deux heures et cinq minutes ont été nécessaires pour franchir ce col (le plus haut des Pyrénées). La journée de repos et les étapes françaises effectuées avec sagesse portent leur fruit. La forme est là et plus rien ne me fera reculer. A moins d’un gros pépin je sais que j’irai au bout de mon projet. J’enfile le k-way et je plonge sur Andorre la Vieille. 28 kms de descente ne sont pas aussi reposant qu’on pourrait le croire. La vigilance est au maximum pour éviter les fissures de la chaussée, mais aussi les trous suite à des travaux. A Andorre la Vieille je dois impérativement faire tamponner mon carnet de route ; obligation que je remplirais chez l’un des deux vélocistes de la cité andorrane. Quelques paroles échangées sur le matériel en présentation et je repars. A la sortie de la ville un arrêt est nécessaire chez un garagiste pour resserrer le jeu de direction. Maintenant je me trouve de l’autre côté de la montagne et le beau temps est assuré à 100%. Très vite j’arrive à Seo de Urgell, première ville espagnole. Les premiers kilomètres en Espagne, eux aussi, ne me sont pas tout à fait inconnus pour les avoir parcourus il y a une vingtaine d’années. La Sierra de Boumort à droite, la Sierra del Cadi à gauche, je roule sur un plateau d’altitude aux alentours de 600-700 mètres. Brûlée par le soleil, la campagne m’offre le spectacle de la fenaison. Moi qui pensais profiter de la pente descendante pendant de nombreux kilomètres, c’était sans compter sur le vent desséchant du sud qui m’oblige à pédaler alors que je traverse les gorges de la Granta pourtant pourvues de rampes à forte déclivité. Plus je progresse en pays espagnol et plus je croise des voitures et des motos portant des macarons ressemblant à ceux installés sur les véhicules du Tour de France. Effectivement, au sommet d’une côte le service officiel m’oblige à poser pied à terre pour laisser passer le peloton. Il s’agit du Tour de Catalogne. Cet arrêt me permet de discuter quelques instants avec les suiveurs de l’équipe Cofidis qui me donne un bidon plein destiné à leurs coureurs. Ne me demandez pas qui fut le vainqueur de l’étape et encore moins celui de l’épreuve, je suis incapable de vous répondre. Après cette courte interruption il me reste 65 kms pour arriver à Balaguer, terme de cette journée. Soixante cinq kilomètres relativement plat, sans ombre et apparemment désertique tant les habitations sont inexistantes. Après 180 kms, Balaguer sur les rives du Rio Noguera Pallaresa se dévoile au dernier moment. J'y trouve refuge dans un charmant petit hôtel où l’accueil et le sourire de la patronne en auraient fait craquer plus d’un. Flânerie, coup de téléphone, visite de la ville et détente à la terrasse du café voisin occupent le reste de la journée.
En Espagne, si l’on veut partir de bonne heure, il ne faut pas compter sur un petit déjeuner. Il est préférable de prendre quelques précautions la veille. Première grosse agglomération sur ma route de ce jeudi, Lérida (Lleida) sur les bords du Rio Segre possède une université fondée en 1300, et conserve les vestiges de l’Alcazar arabe : la Zuda. Après la traversée de cette ville de plus de 100 000 habitants, la situation change. Je me trouve sur la nationale 11. Cette route relie Barcelonne à Madrid, et malgré l’existence de l’autoroute, supporte un intense trafic de poids lourds. Peut être penserez vous qu’il n’est pas prudent, voire dangereux d’être à vélo au milieu de toute cette circulation. A cela je répondrais que le cycliste y est plus en sécurité que sur nos bonnes petites départementales. La raison est fort simple. En Espagne, toutes les routes sont bordées d’une bande cyclable (que je comparerais à la bande d’arrêt d’urgence de nos autoroutes ) réservée aux véhicules lents ( vélos, vélomoteurs, tracteurs ). Le résultat fait que chaque catégorie circule sur des voies différenciées. A mon avis, le cycliste y est en plus grande sécurité que chez nous où toutes les catégories sont mélangées. Il n’y a qu’à faire Rambouillet – Orphin pour avoir un aperçu du danger encouru simplement sur 8 kms. Bien sûr, pédaler avec les poids lourds qui vous doublent en permanence n’a rien de très attrayant, mais on s’y fait et à force on n’y prête plus attention. On regarde le paysage, on pense à tout et à rien, à la chance que l’on a de pouvoir assouvir sa soif de voyages et de découvertes. Lleida- Zaragoza, c’est 140 kms sans ombre avec quelques gros bourgs pour la plupart contournés. 140 kms sans difficulté puisque l’altitude oscille toujours entre 150 et 200 mètres. Sur les rives du Rio Ebro, Zaragoza s’aperçoit de très loin. Ville chargée d’histoire, elle soutint deux sièges contre les Français lors de la guerre d’indépendance ( 1808-1809 ). Elle sera l’aboutissement d’une journée de 175 kms, où ne trouvant pas place à l’auberge de jeunesse, je déniche une chambre chez l’habitant. Etant tenu par des délais, je ne peux pas trop m’attarder sur la visite de cette cité qui mériterait une bonne journée.
La journée s’annonce assez difficile, non pas à cause du terrain, mais à cause de la chaleur qui, jour après jour va crescendo. N’ayant pas pour objectif de rallier Madrid par la route la plus directe, j’ai opté pour un trajet que j’espère plus tranquille, mais surtout qui me fera franchir quelques cols qui enrichiront ma collection. Je prends donc la N 330 en direction de Carinena située aux environs de 600 mètres d’altitude. Ce n’est qu’un préparatif pour franchir le Puerto de Paniza (915m) et atteindre Mainar où il faut songer à remettre du carburant dans la machine. Daroca où j’arrive vers 12h30 possède une A.J et j’envisage sérieusement d’y faire halte pour le reste de la journée. Alors que je me détends à la terrasse d’un bistrot, un bruit de fanfare résonne dans la rue. Il s’agit d’un défilé avec des grosses têtes comme au carnaval. Cela me paraît un peu déplacé au regard de la saison, mais il faut croire que non. Il est 14h et je décide de poursuivre ma route jusqu’à Molina de Aragon, distante de 63 kms, et où, d’après la carte je devrais trouver un hôtel. En regardant celle-ci de plus près, j’y remarque la présence d’un col à 1306 m et quelques hameaux où il ne faut pas espérer trouver ravitaillement. La seule épicerie de Daroca est fermée et mon bidon est à sec. Comme je dois avancer, je parts à l’économie. Pas de circulation sur ces petites routes, à en croire que les Espagnols font la sieste. Soudain, je devine au loin un croisement. La soif me tenaillant, je me mets à espérer la présence d’une station essence. Oh ! miracle, mais oui c’est bien une station que j’aperçois (en Espagne, station service signifie boisson). Située au milieu d’un désert, pas une maison à des kilomètres à la ronde, pas un arbre, elle est un don de la providence. Arrêt éclair, un coca avalé, un autre dans la poche et je quitte ce garagiste pompiste qui ne m’a pas semblé être submergé par le travail. Requinqué, confiant, je file vers Molina où la quête d’un hébergement s’avère difficile et désastreuse. Jour de fermeture ou complet, je ne trouve rien d’autre qu’un parador. Cette nuit je m’offre le grand luxe : baignoire grande comme une piscine, kitchenette, télévision, téléphone, un lit pour trois personnes, il ne manque plus qu’une compagne ; mais çà, ce n’est pas compris dans le prix et en Espagne....... Devant la chaleur qui me fatigue plus que les heures de selle, j’ai pris l’option d’écourter les étapes : celle-ci n’aura fait que 150 kms.
Pour le prix, la nuit fut calme et réparatrice. Un petit grignotage dans la chambre et je quitte l’hôtel encore endormi. La température est fraîche. Pour le moment la route suit le Rio Mesa et la présence de l’eau se ressent sur la végétation. Après le franchissement du Puerto de Maranchon (1250m) la route reste sur les hauteurs jusqu’à la jonction avec la N 11 délaissée à la sortie de Zaragoza. Aujourd’hui je m’arrêterai à Guadalajara. L’altitude et une succession de descentes pour arriver à cette ville font que je ne ressens pas la chaleur. Alors que je cherche un hôtel, mon attention est attirée par un panonceau lumineux indiquant 41°. Située à 60 kms de Madrid, je passerai la capitale espagnole le dimanche matin, évitant ainsi la circulation dense.
La journée sera courte, mais riche en sites historiques et touristiques. D’abord il faut rejoindre et traverser Madrid pour filer jusqu’à Tolède. Prenant la route avant 7 heures, plus je me rapproche de la capitale espagnole et plus la N 11 s’élargit. La circulation est quasi inexistante. Madrid ne m’est pas totalement inconnue puisque j’en avais fait le but d’un voyage à vélo il y a quelques années. Rentrant dans la ville par l’Avenida de América, sans carte , j’arrive à m’orienter pour rejoindre la Plaza de Cibeles et l’esplanade du Prado. Tolède n’est plus qu’à 70 kms. La campagne est brûlée par le soleil et n’offre aucun abri ombragé. Malgré tout j’avance et bientôt j’aperçois l’Alcazar qui domine la ville. Dominant une gorge profonde du Tage, Tolède ville chargée d’histoire et de monuments sera l’objet d’une journée de repos. Première préoccupation, manger et trouver l’A.J. qui, malheureusement, est fermée pour cause de travaux. Le déploiement de camions de la télévision espagnole près des arènes indique que la corrida de ce soir doit revêtir une certaine importance. Sans tauromachie et sans football, l’Espagne n’a plus d’âme.
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La journée est consacrée à la visite de Tolède. Ville chargée d’histoire, Tolède renferme des vestiges de l’époque wisigothique dans ses murailles, mais aussi des tours, des portes et des ponts musulmans et chrétiens, comme la Puerta de Bisagra ou la Puerta del Sol. De l’époque arabe elle conserve la mosquée Bib Mardoum (Xe siècle) et l’église Santa Eulalia. De l’époque chrétienne, on peut visiter les églises Santa Maria la Blanca, San Sébastian, San Roman ou Santo Tomé ( avec le tableau de l’enterrement du Comte d’Orgaz de LE Gréco ).L’Alcazar ( XVIe ), détruit pendant la guerre civile (1936 ) abrite aujourd’hui un musée de la guerre civile. En somme, cette ville mérite bien que l’on y consacre une journée.
MARDI 24 JUIN.
Je quitte Tolède en direction du sud. Pour une mise en jambes, je suis servi avec 8 kms de côte pour s’arracher des rives du Rio Tajo. C’est bon, l’effort et le soleil qui tape déjà fort font que je retrouve mon sauna dès le matin. Jusqu’à Cuidad Réal, pas d’accident de terrain et rien de bien remarquable. C’est le plateau castillan. Le franchissement des Montes de Toledo demeure presque imperceptible. Ma première crevaison (bien sûr à l’arrière) rompt la monotonie des longues lignes droites et apporte un peu de divertissement. Il est aux alentours de 12h lorsque j’arrive à Cuidad Réal. Ayant repéré un banc public, je m’installe pour manger lorsque je vois deux agents de la Guardia civile venir vers moi et me demander mes papiers. Même si je ne porte pas un costume cravate, je ne pense pas ressembler à un clochard. Peut être que mon attitude prête à confusion. Allez savoir ? Puertollano, ville sur laquelle j’ai jeté mon dévolu pour ce soir n’est qu’à 38 kms. Y parvenant vers 14h30 je ne souhaite pas aller plus avant, car le trajet que je désire effectuer m’emmène dans une région montagneuse où les possibilités hôtelières semblent très réduites. Après des recherches quelles que peu difficiles, je déniche un petit café hôtel restaurant où la patronne parle très bien le français pour avoir vécue une vingtaine d’années à Lyon. Manger au restaurant en Espagne est un véritable plaisir pour plusieurs raisons : 1- c’est beaucoup moins cher qu’en France ( il faut compter 1/3 de moins ) – 2 – les portions sont plus copieuses, surtout la viande – 3 – le service est très rapide. Pour finir cette journée pas très éprouvante ( 160 kms ), je me délecte de voir la ville s’animer alors que la chaleur est tombée.
Si la journée précédente fut calme au regard de la dénivelée, il va en être autrement aujourd’hui. Il me faut passer au -delà de la Sierra Morena ; ce qui se traduit par le franchissement de 4 cols. En regardant attentivement la carte, çà n’est pas terrifiant. Puertollano est à 710m et chacun d’eux culmine entre 850 et 910m. Je crois que le plus dur sera encore et toujours la chaleur. Déjà la blancheur des villages accrochés au flanc de la montagne annoncent l’Andalousie. Un paysage dépouillé, une route superbe au revêtement lisse comme un dessus de table et une circulation nulle font que je peux laisser libre court à mes rêvasseries, tant et si bien que je suis bêtement la direction de Cordoue et me retrouve à Montoro, alors que l’itinéraire choisit passait par Andujar. Au final je ne suis pas déçu de cette erreur car Montoro me rappelle un souvenir vieux d’un douzaine d’années : celui de nous être arrêtés dormir au bord de la route une nuit de décembre 1990 (nuit du 29/30 ) lors du Paris Dakar avec Daniel. Lové dans une boucle du Guadalquivir, Montoro, aux maisons toutes blanches couvertes de tuiles rouges et aux ruelles en escaliers, fait qu’il n’y a plus de doute, je suis bien entré en Andalousie. Savourant le bonheur de quelques minutes ombragées, le courage me manque pour repartir et décide de faire halte dans cette ville.
Direction Bujalance, Torredonjimeno, Alcalan la Réal et Grenade au bout de 171 kms. Deux petits cols sont au programme. Si dans le bordelais la vigne règne sans partage, içi, où que vous tourniez la tête, ce ne sont que des oliveraies. L’horizon, et même au delà, n’est qu’un alignement d’oliviers soigneusement entretenus sur des centaines de kilomètres carrés. Torredonjimeno, ville sans attrait particulier, me valut de provoquer le mécontentement, sinon la colère du propriétaire du kiosque sur lequel j’ai osé appuyer mon vélo. Alors que je me restaurais sur le banc à coté, il ne trouva rien de mieux que de balayer les abords de sa boutique pour soulever la poussière que le vent ne manquait pas de rabattre vers moi. Il avait dû se lever du mauvais pied. Bon, je lui pardonne. C’était un petit vieux qui n’avait peut être pas eu la vie facile, et qui essayait peut être d’améliorer sa faible retraite par la vente de friandises dans ce jardin public. Alcala la Réal, dominée par son château forteresse, tombe à point pour un arrêt restaurant. Ces arrêts sont l’occasion de contacts avec la population et d’enrichir mon vocabulaire. Bien que muni du petit dictionnaire d’expressions usuelles, il n’est pas toujours facile de se faire comprendre et surtout de traduire. Enfin, servi par une jeune, charmante et gracieuse andalouse, le repas fut à la hauteur du sourire, et je repris la route l’estomac calé et le cœur léger. Il y a des jours où il ne faut pas grand chose pour vous mettre de bonne humeur et pour que tout vous paraisse plus facile. Grenade n’est plus très loin (52kms),mais quel sera le profil de la route ? Montante, descendante ? Surprise agréable, jusqu’à Pinos Puente, la pente est dans le bon sens. Heureusement car mon ami le soleil en remet une sérieuse couche. Peu à peu je pénètre dans la ville. A un carrefour où j’essaie de me repérer et de m’orienter, je suis abordé par un agent de l’ Office de Tourisme. Bonne affaire, il parle français et m’indique la direction à prendre pour me rendre à l’A.J. Heureuse surprise, la réception est tenue par une jeune étudiante française. Le contact en est grandement facilité, et de plus elle habite St Quentin en Yvelines. Me voilà donc arrivé à Grenade que je quitterai dimanche matin. Deux journées entières dans cette ville ne sont pas de trop. La première sera consacrée à une visite superficielle des principaux monuments et la seconde à gravir les pentes de la Sierra Nevada.
Aujourd’hui le vélo se repose ; d’ailleurs il en a besoin., et c’est avec quelques soucis que je le regarde. Plan de la ville en mains, je parts à la découverte du centre historique. De son passé arabe Grenade conserve ce qui fait sa réputation : L’Alhambra, havre de verdure et de fraîcheur, où l’on s’attarde volontiers tant il est agréable de flâner dans les allées ombragées alors que la ville étouffe. Hormis L’Alhambra, Grenade n’est pas dénuée de monuments avec entre autre la cathédrale baroque des 16e – 18e siècles qui mérite que l’on s’y attarde. Se promener dans les ruelles du vieux Grenade réserve des surprises comme celle, entre autre, du marché aux épices (un peu comme le marché du vieux Nice).
Alors que mes compagnons de chambrée dorment encore à poings fermés, je m’éclipse subrepticement. La journée va être dure et marquera ma vie de cyclotouriste. Pour la première fois j’espère atteindre et passer à vélo le cap des 3000 mètres d’altitude. En effet, une des raisons de ce périple est de gravir la Sierra Névada et d’accéder au Pico Veleta ( 3396m ). Il est préférable de ne pas trop approfondir la carte. Si j’en crois celle-ci, en 46 kms il faut passer de 682 à 3396m, ce qui donne une dénivelée de 2714m. La ville sans grande animation en ce samedi est vite traversée. Les 9 premiers kms m’amènent à la sortie de Cenes de la Vega, et les quelques mètres de dénivelée servent d’échauffement. C’est bon, j’y suis. Il n’y a plus de doute, les pancartes indiquent « Sierra Nevada », virage à droite et c’est parti pour 37 kms. Gardons notre calme, prenons petit d’entrée et moulinons. Comme bien souvent c’est le pied de la rampe le plus pentu, mais n’y pensons pas. Tout à gauche (32x25), je prends mon rythme et essaie de le maintenir. La déclivité est régulière, et,soudain, sans les avoir vus venir deux cyclistes me dépassent. Je trouve qu’ils vont bien vite ( peut être espèrent-ils me voir accrocher leurs roues ). Je serai très étonné de ne pas les revoir avant le sommet, s’ils y vont ; ce qui ne manqua pas de se produire. Afin de mieux se situer et doser son effort, des bornes indiquent l’altitude. La première marque 1750m. Une rapide gymnastique de l’esprit me fait prendre conscience que je n’ai gravi que 1065m et qu’il en reste 1650 ; ce qui doit bien faire encore 25 kms jusqu’au sommet. Plus je monte et moins la chaleur se fait sentir (c’est bien connu ) ; et plus je me sens à l’aise. Je n’ose pas regarder l’heure au compteur. Je progresse à mon rythme, sans essoufflement et arrive bientôt en vue du parking terminus pour les voitures. La buvette est la bienvenue. Renseignements pris, le sommet est encore à 15 kms, et je me trouve approximativement à l’altitude du Galibier (2650m ). Il reste donc 750m . Il y a longtemps que j’ai dépasser la limite de la forêt et le paysage n’est que pierrailles, à peine bon pour les moutons. Quelques cyclistes sont maintenant dans la descente. La montagne n’est pas déserte. Bon nombre d’automobilistes, sac au dos, en font un lieu de randonnée. Me rapprochant des remontées mécaniques de la station de Sierra Nevada, je commence à deviner et situer le sommet. Insensiblement la chaussée qui se rétrécit et se dégrade au fil des hectomètres est un signe qui ne trompe pas. Après avoir rattrapé et dépassé un vététiste je passe sous les télésièges suspendus, se balançant au gré du vent en attendant de hisser là-haut des cohortes de skieurs . Le sommet est là, juste au-dessus de moi, sur la crête. Combien reste-il ? On pense toucher au but , n’être qu’à quelques centaines de mètres et la dernière rampe que l’on attend après la prochaine épingle à cheveux tarde à venir. Pour cette fois ce ne sera pas le cas. La route se cabre, le goudron fait place à un sentier muletier, les cailloux encombrent le chemin, et bientôt je roule sur la roche. Malgré mon courage et toute ma volonté, pour les cent derniers mètres je dois mettre pied à terre et finir en poussant le vélo. Il est midi passé et je peux savourer ma joie. Cinq heures ont été nécessaires pour y parvenir, mais quel plaisir d’embrasser ce paysage sur 360°. Des randonneurs espagnols s’asseyent près de moi et interrompent mes rêveries. Me voyant grignoter quelques biscuits tirés de ma poche, ils m’offrent à manger. Le hasard faisant bien les choses, ils parlent français. C’est tout de même mieux. Ayant une bouteille de vin dans leur sac, c’est au goulot et à grandes rasades que je me désaltère. Pour inattendu, c’est inattendu. Pas banal non plus la rencontre faite là-haut. Le vététiste que j’ai doublé peu avant le sommet est français. En voyage d’affaires pour son entreprise, amoureux de vélo et de montagne il a aussi entrepris de gravir le Pico Véleta sur un VTT d’emprunt. Quelques minutes suffisent pour faire connaissance et nous entamons la descente. En bons français qui se respectent, le retour dans la cité andalouse ne peut que se terminer à une terrasse devant un breuvage raffraîchissant.
Si la journée d’hier fut celle de la montée vers le soleil (que je n’avais pas l’intention d’atteindre), ce dimanche doit me ramener au niveau de la mer. Cap sur la Grande Bleue. L’étape doit me conduire à Malaga. La sortie de Grenade s’effectue dans la fraîcheur matinale. Après une première côte ( le col del Suspiro Del Moro 860m ), je bifurque à droite et quitte la grande route qui conduit à la mer. Les deux ou trois villages ( plutôt hameaux ) que je traverse semblent abandonnés. Le relief est très accidenté. Il faut franchir plusieurs chaînes de montagne parallèles à la côte. Bien que me rapprochant de la Méditerranée je prends encore de l’altitude. Pour accentuer la difficulté le revêtement ne rend pas et puis je dois payer la somme d’efforts déployés la veille. Que la descente sera agréable. L’espoir fait vivre dit le proverbe. Pour le moment je progresse dans des forêts de pins, et soudain au sommet du Puerto Picon (1200m ), je domine des gorges profondes, sèches, arides mais d’une beauté à couper le souffle. J’éprouve de la peine à me laisser aller dans la descente tellement je crains de pas avoir tout enregistré. La sortie de chaque courbe me dévoile de nouveaux points de vue. La Sierra del Chaparral tombe dans la mer et ne laisse qu’une faible place à la plaine côtière. Ce n’est qu’à l’entrée de Almunecar, alors que je suis revenu au niveau zéro que j’aperçois la Grande Bleue. Jusqu’à Malaga la route en corniche longe la côte et passe d’une crique à l’autre. Le soleil, fidèle à sa réputation, et le profil en dent de scie de la N340 me font rendre toute l’eau de mon corps. Heureusement, en Espagne, sur les grands axes les stations sont aussi des petits supermarchés. Non seulement on peut s’y ravitailler, mais aussi y trouver l’ombre bienfaitrice, ce qui fut le cas à Torre del Mar, où, tout en grignotant, j’envie le confort de la voiture climatisée. Mais pour rien au monde je délaisserai mon vélo qui me procure tant de souffrances, mais surtout tant de joies et de souvenirs. Allez mon vieux, ce n’est pas l’heure de t’apitoyer, encore un petit effort ( 35 kms ) et tu seras à Malaga. Ma place étant retenue à l’A.J, la seule préoccupation est de la trouver rapidement. Une fois de plus j’ai la confirmation de ce que j’ai observé de nombreuses fois : à savoir ne pas se renseigner auprès des gens du cru, parfois même à la police ( ce qui est un comble, mais cela arrive ) car trois fois sur quatre la réponse est : je ne connais pas , je ne suis pas d’içi, ou bien l’on vous dirige dans le sens opposé. La solution la plus sûre, ce sont les chauffeurs de taxis. Enfin, à l’intuition et grâce aux plans de ville je la trouve assez facilement. Accueil sympathique avec une fois de plus un réceptionnaire parlant français. A croire que tous les espagnols ont séjourné en France.
Si tout va bien je dois atteindre mon but : le Rocher de Gibraltar. Une très importante circulation pour quitter cette capitale régionale m’accompagnera tout au long de la côte. Cette N 340 longe le bord de mer et dessert des stations balnéaires toutes très connues :Torremolinos, Fuengirola, Marbella, Estepona , et le peu de campagne restante est envahie de grues car les promoteurs bétonnent ( Côte d’ Azur bis ). Peu après la sortie de Marbella j’aperçois le Rocher (je suis encore à 70 kms de route et à 55-60 kms à vol d’oiseau). Je le tiens, il est là, il ne peut plus m’échapper, et, même à pied je vais y parvenir. En attendant, l’air du large rafraîchit l’atmosphère et sur cette route qui mène à Algéciras je me fais doubler par des voitures immatriculées en France . Vu l’importance des bagages en galerie, je suppose qu’il s’agit de Marocains rentrant au pays pour les vacances. Algeciras ( le Calais espagnol ) dessert le continent africain avec ses nombreux ferries en direction de Ceuta ou Tanger.
La route s’éloigne de la côte pour gravir les contreforts de la Sierra de los Melones avec un dernier col ( Puerto del Higueron ), plutôt une longue côte. A La Linéa de la Conception je laisse ma sacoche de guidon à l’hôtel et file à Gibraltar. Europe oblige, aucune difficulté pour pénétrer sur ce bout de territoire britannique. En sortir implique de montrer ses papiers. C’est une porte d’entrée pour les clandestins. Maintenant une petite question. Lequel d’entre vous a, un jour, fait du vélo sur une piste d’aéroport en activité ? Pas beaucoup, peut être même personne, car vous pensez qu’il faut une autorisation spéciale. Eh bien, içi, point besoin de permission puisque la route qui mène à Gibraltar coupe la piste de l’aéroport. Certes, il n’a pas l’importance de Roissy ou d’Orly, mais sachez que si, un jour, l’envie vous prend de vous rendre dans cette parcelle de la Couronne d’Angleterre vous pouvez le faire en avion. Dépaysement, pas du tout puisqu’on circule à droite. Par contre les noms des rues se dénomment Street ceci ou Street cela, et si les anglais détiennent le pouvoir, les espagnols contribuent grandement à la vie économique. Faire le tour du Rocher est assez rapide (à peine 10 kms ), et les monuments historiques à visiter ne sont pas légion dans cette ancienne cité forteresse dont le rôle principal consistait dans la surveillance des entrées et sorties de la Méditerranée.(pour plus de renseignements voir le n°285 de Géo Magazine - novembre 2002).En suivant le port l’on rejoint aisément Europa Point, le point le plus au sud de l’Europe de l’ouest, occupé par un parking et une mosquée, hommage des Saoudiens à la présence musulmane sur le Rocher. Devant moi l’Afrique dont j’aperçois très nettement les montagnes du Rif. Dans ma tête défilent une foule de souvenirs vieux d’une douzaine d’années ( Paris - Dakar en V.T.T.) : Algeciras où nous avions pris le ferry pour nous rendre à Ceuta, enclave espagnole sur le territoire marocain, le bivouac à la sortie de la ville, la première étape en course etc... Pour l’instant, allons visiter la ville et, en bon français, arroser l’aboutissement de ce projet. Demain, avant de repartir en sens inverse j’y consacrerai la matinée.
Avant de reprendre la route en sens inverse, je retourne visiter Le Rocher. Le matin, les espagnols font la queue au poste frontière pour se rendre au travail, et le soir ils font de même pour revenir chez eux. L’avantage d’être à vélo ( comme le chantait si bien Jo Dassin ), c’est qu’on double les autos. Aujourd’hui rien ne presse pour retourner à Marbella ( le St Tropez de la Costa Del Sol ), même en faisant le détour par San Roque, il n’y a pas plus de 100kms. Aussi je flâne dans la rue principale de la colonie britannique, retourne à Europa Point, regarde les tankers franchissant le détroit et retarde au maximum l’heure du départ. Sur la route du retour j’ai hâte d’arriver à Marbella pour profiter d’un peu de repos et des plaisirs de la plage.
C’est décidé, je vais à vélo jusqu’à Malaga d’où je prendrai le train pour rejoindre Barcelone, car le temps m’étant compté, il me sera impossible de tout faire à vélo. De plus, celui-ci est en piteux état, et je serai fort étonné qu’il aille au bout sans me créer de gros soucis. Dès mon arrivée dans la ville je file à la gare RENFE ( SNCF espagnole ). Après maintes palabres, impossible d’avoir un train pour la capitale catalane avant samedi soir. Tant pis, je vais mettre à profit ces trois jours pour me reposer, visiter la vieille ville et jouer au touriste. Il me faut aussi trouver un emballage pour le vélo, car le billet de train stipule expressément que le vélo doit être emballé. Alors que je flâne dans un centre commercial, je remarque un magasin de sports. Le seul rayon qui m’intéresse est facile à deviner, et là, presque sans espoir, j’y trouve l’emballage. Le vendeur, à qui j’expose mon problème, parle parfaitement le français et me promet un carton pour le vendredi soir. Voilà un souci de moins, car il subsiste toujours celui d’être hébergé à l’A.J. pendant trois nuits. Finalement , il se résoudra au jour le jour. Baignade (tôt le matin), un peu de bronzette (le bronzage du cycliste attire les regards), musarder dans les ruelles de la vieille ville et quelques visites occupent ces trois journées.
La descente du train en gare de Barcelone Sants ne passe pas tout à fait inaperçue. Il y a beaucoup de monde devant le bureau de l’office de tourisme, et il me faut surveiller du coin de l’œil le vélo que je ne peux avoir près de moi. L’A.J. que j’ai retenue est toute proche de la gare, et j’y arrive juste avant qu’elle ne ferme. J’y laisse mon fidèle compagnon et file à pied visiter la capitale catalane. Plan en mains, je me dirige vers la colline de Montjuic, le poumon vert de Barcelone où furent construites les installations olympiques. Malgré la canicule, (mais içi ils sont habitués ), les pelouses sont d’une verdeur à rendre jaloux bien des paysans français en cette période. Les jardins de Miramar dominant la mer offrent un panorama sur le vieux port. Aller à Barcelone sans visiter les Ramblas, c’est comme venir à Paris sans faire les Champs Elysées ou la Tour Eiffel. Mais le temps passe si vite que je dois déjà songer à repartir en direction de la frontière.
Il me reste environs 250kms pour rejoindre Cerbère où je dois être impérativement vendredi dans la matinée, le train étant à 11h25. Trois jours pour une si courte distance, c’est largement assez. Mais, est-ce-que le vélo est encore capable de les accomplir ? Sortir de Barcelone, même avec une bonne carte en mains n’est pas du tout évident. A vouloir faire le bord de mer , je suis systématiquement dirigé sur des autoroutes urbaines à la circulation digne du périphérique parisien. J’ai bien sûr droit à quelques coups de klaxon, mais en empruntant la voie d’arrêt d’urgence je ne devais pas être en infraction puisque la police locale ne m’a pas verbalisé, ou , du moins, dirigé vers un autre chemin. Avant de retrouver un peu tranquillité, il faut bien faire une trentaine de kilomètres. Ce n’est qu’après Mataro que je longe véritablement la mer avec ses plages de sable fin. A la sortie de Lloret de Mar mon pneu arrière éclate. Je n’ai plus de rechange et c’est très étonnant qu’il ait tenu le coup aussi longtemps. Michelin, c’est quand même du bon matériel (cocorico). A partir de Tossa débute la côte rocheuse. La route, continuellement en corniche, saute de crique en crique aux eaux bleu turquoise. Comme je passe là à l’heure du déjeuner espagnol, il y a très peu de circulation, ce qui me permet de porter toute mon attention à ces paysages de rêve. San Feliu de Guixols sera l’occasion d’un arrêt sieste sur un banc public à l’ombre des platanes. L’Escala, point de destination , malgré un terrain sans relief , sera atteint bien tardivement et après quelques avatars. L’A.J, située à 200m de la plage sera mon dernier hébergement pour deux nuits.
A peine debout, je cours à la mer pour profiter seul de la plage( il est 7h ). Aujourd’hui il me faut faire un aller retour à Cerbère pour retirer de l’argent. Ma carte bleue est périmée et je n’ai plus un sou. Le trajet aller va me permettre de reconnaître le parcours pour vendredi et d’évaluer le temps nécessaire. En quelque sorte j’effectue un test . Au départ de L’Escala je roule dans la plaine côtière sur des petites routes bordées de vergers ; par contre, les quinze derniers kilomètres, le long de la côte sont plus accidentés puisque le massif des Albères fait office de frontière. Deux petits cols (plutôt de longues côtes) de part et d’autre de Port Bou et c’est la descente sur Cerbère où je dois, sans problème, renflouer le porte-monnaie. Arrivant à destination aux alentours de midi et demi, je cherche La Poste, et ne suis pas étonné de trouver le bureau fermé pour la pause de la mi-journée. Je vais donc attendre 13h45. A l’heure dite je me présente, et là, le ciel me serait tombé sur la tête que çà n’aurait pas été pire. Je n’en crois pas mes yeux ; non, non je ne rêve pas, je lis bien « fermé le mercredi après-midi ». Bien qu’appartenant encore à cette administration je la bénis de tous les saints du ciel. Qu’à cela ne tienne, il doit bien y avoir une banque à Cerbère pour pallier aux déficiences du service public. Eh bien non, même pas de banque, juste une succursale, qui, elle aussi, est fermée le mercredi. Quand la chance ne veut pas sourire.. Amis lecteurs, si l’envie vous prend de passer quelques jours de vacances sur la côte Vermeille, prenez vos précautions, même en juillet. Je dois me rendre à l’évidence. Il n’y a qu’une solution, aller jusqu’à Banyuls, soit 12 kms supplémentaires. Le retour en Espagne sera celui de la journée la plus pénible de tout mon périple. La déception de Cerbère, le temps lourd et orageux et l’état du vélo qui pose de plus en plus de soucis auront gain de cause sur mon moral. Dès que j’arrive à l’A.J, je règle mes dettes et file vite me baigner pour oublier . La plage est déserte, et, loin de la foule et de ses bruits , je savoure ces quelques minutes de calme.
Hormis la baignade matinale et une visite de la station balnéaire sans grand intérêt, la journée sera consacrée à la réparation de deux chambres à air récalcitrantes. Plus je les répare, et moins elles tiennent l’air. Heureusement que ma réserve de rustines est conséquente et intacte. Devant une telle situation, et afin de mettre toutes les chances de mon côté, j’envisage de partir à minuit au cas où... même s’il me faut marcher. Après le dîner, n’y tenant plus, j’opte pour un départ immédiat, à la tombée de la nuit. Grosse surprise, les deux roues sont à plat. Vite fait je me remets au travail, et sans perdre de temps je saute sur le vélo. Il fait nuit. Je m’attends à devoir utiliser la pompe au bout de quelques kilomètres. Empruntant le trajet reconnu la veille je ne perds donc pas de temps à regarder la carte (ce qui aurait posé quelques difficultés, même sous un réverbère). L’air de la campagne doit leur convenir car elles tiennent, pourvu que cela continu. Jusqu’à Llança la circulation est assez importante et je ne suis pas très rassuré. Maintenant il reste une petite vingtaine de kilomètres, et même à pied je serai au moins à l’heure pour le train. L’air est chaud et la pleine lune qui se reflète sur la mer rend cette chevauchée nocturne presque irréelle. Un morceau de la jante arrière ayant été arraché, je ne peux plus me servir du frein , et les deux descentes de cols avant et après Port Bou se font très prudemment, uniquement au frein avant. Il faut faire attention à ne pas prendre trop de vitesse ; dans les portions de lignes droite à lâcher le frein afin de refroidir la jante sur quelques dizaines de mètres et à l’actionner suffisamment tôt avant le virage. Heureusement la circulation est nulle. Enfin je franchis le panneau Cerbère, et à 1h55 je me retrouve sur la plage. Mon périple étant bouclé, je vais fêter cela à ma manière. La plage pour moi, personne en vue, je troque donc la tenue cycliste pour la tenue de circonstance, et me voilà à l’eau, non pas pour le bain de minuit, mais de deux heures du matin. Comme chacun sait, la Méditerranée étant très salée, c’est à l’eau claire de la fontaine publique sur la place centrale que je procède au savonnage et au rinçage avant de m’allonger sur un banc en ciment pour un peu de repos après toutes ces émotions. Au petit matin j’éprouve un grand plaisir : celui de voir un village s’éveiller et s’animer, le livreur de produits laitiers et de fruits et légumes déposant sur le trottoir l’approvisionnement quotidien de la superette, les employés municipaux procédant au lavage et au balayage des trottoirs, les commerçants ouvrant tour à tour leur boutique. Dans cette petite ville chacun se connaît, se salue et échange quelques paroles tout en s’affairant à la mise en place de son étalage ou de sa terrasse. En attendant l’heure du train j’essaie d’élucider le mystère de mes chambres à air. Je n’y suis pas arrivé car la nature est ainsi faite , que parfois il est préférable de ne pas chercher à comprendre. D’ailleurs celui-ci à continuer jusqu’à la fin, car en mettant le vélo dans sa housse pour le transport, les deux roues sont parfaitement gonflées, et à l’arrivée à Paris je les retrouve à plat. Je rentre donc à Rambouillet le jour et à l’heure prévue pour un bref séjour de 48h avant de prendre le départ du Tour de France Audax du Centenaire à Montgeron lundi matin à 7h.
Joël GABORIT 