
Mais pourquoi donc me suis-je mis dans cette galère ? C’est ce que je me demande alors que j’attends le départ de ce Bordeaux-Paris (Rambouillet), aux côtés de mon ami Jean Lecomte et de quelques autres CTRiens dont Jean-Marie (Masson), Jacques (Clec’h) et Jean-Pierre (Barranger), qui ont réussi à se placer tout près des premières lignes en ce samedi 22 juin 2002 peu avant 6 heures du matin.
Cette décision un peu folle (dans mon cas), je l’ai prise l’an dernier lorsque j’ai entendu mes copains prononcer ces mots magiques « Bordeaux-Paris » et mon goût du défi a fait le reste. J’y participerai, me suis-je dit et ai-je rapidement claironné autour de moi, en famille, au travail, auprès des amis. Dès lors, évidemment, j’étais un peu coincé. Il m’aurait fallu faire une honteuse marche arrière pour y échapper.
Etant donné mes ambitions (vite avouées) dans le challenge 2002, seule une non-attribution de points pour les coureurs aurait pu me fournir une magnifique excuse. Il n’en fut rien. Les coureurs auront 7 points, autant que les organisateurs. Mais dans le fond, je m’étais pris au jeu et j’avais vraiment envie de le faire, cet « exploit ». Sinon comment expliquer que j’allais prendre un risque de marquer zéro point dans l’hypothèse plus que probable où je ne terminerais pas, alors que je pouvais assurer mes 7 points en me mettant organisateur, même au dernier moment. Pour clore le débat, je pris suffisamment d’avance au challenge pour me permettre le luxe d’un échec.
Donc me voilà maintenant : je suis sur la ligne, mon cœur bat la chamade, je n’ai plus que quelques minutes à attendre. Hier, je suis descendu en voiture avec mon « coéquipier » Jean Lecomte et avec notre « accompagnateur » Claude Kamarad. Les deux vélos étaient accrochés derrière la voiture et le coffre bien plein, en particulier parce que j’avais emporté beaucoup trop de choses. Nous sommes partis à 4 voitures de Rambouillet le matin, mais il y a eu une certaine incompréhension qui nous a fait perdre le contact des autres au péage de Tours. Nous avons donc pique-niqué seuls (si je puis dire) sur une aire d’autoroute et nous sommes arrivés vers 16 heures devant notre hôtel. Celui-ci n’étant pas encore ouvert, nous sommes allés au stade Léo Lagrange à Cenon pour retirer nos dossiers. Puis nous avons rejoint l’hôtel, finalement retrouvé les autres, préparé nos vélos et nous sommes tous ensemble (environ 25 avec les accompagnateurs–trices) allés dîner au restaurant de l’hôtel Formule Club. Magnifique buffet de hors d’œuvre et de desserts.
L’heure du départ se rapproche encore et les images se bousculent dans ma tête. Le réveil à 4 heures, le trajet en vélo et en groupe (merci Jacques d’avoir repéré la veille la route la plus courte), le contrôle des vélos (lumière) dès notre arrivée, le petit-déjeuner, la queue pour aller aux WC, et enfin le placement au départ. Quelle bonne idée d’avoir fait les contrôles en arrivant ! Il y a une queue monstre au contrôle des vélos dans laquelle se sont fait piéger nos amis Thierry (Piard) et Christian (Parreira).
Ca y est, alea jacta est ! 6 heures. La voiture de tête, tous gyrophares allumés, se met en marche et contient la progression du peloton à travers les routes de Cenon et le long de la côte qui permet de sortir de la ville. Ca ne roule pas vite. Tout va bien. Je reste à proximité de Jean. Sans que le peloton ne s’emballe (je crois qu’on est environ 950), on passe Libourne, puis on prend progressivement de la vitesse. Je suis dans une sorte de rêve et mes souvenirs sont un peu confus. Je me rappelle que je suis grisé par l’aspiration du peloton, qu’on retrouve Jacques à un moment qui me lance un « tu es en forme » très encourageant. Mais on se fait progressivement remonter. Alors, en passant sur la gauche de la chaussée, Jean se met en tête de remonter le peloton et je me surprends à le suivre sans trop de difficultés. Tant et si bien que nous nous retrouvons finalement au niveau de Jean-Marie, très proches de la tête. Ca roule fort (pour moi), mais je me sens en super forme. Quand la route devient un peu plus bosselée, après une centaine de km, le peloton éclate un peu et Jean et moi sommes un peu distancés du peloton de tête. Mais quand nous atteignons le premier contrôle de Ruelle, à côté d’Angoulême, après 137 km d’une étape qui m’a semblé passer très vite, je suis presque incrédule en découvrant ma moyenne : 32,45 km/h. Je n’ai jamais fait cela ! Mais il reste 500 km à parcourir ! Ne vais-je pas le payer chèrement par la suite ? Qu’importe, je me sens bien, je n’ai mal nulle part. Nous retrouvons Claude au contrôle qui nous a préparé boissons et ravitaillement, si bien que nous ne perdons pas de temps. Claude me trouve une grande bouteille d’eau et je crois que j’en avale presque un litre pour ainsi dire d’un trait. Malgré mes deux bidons consommés, j’éprouvais alors une soif inextinguible.
Le peloton a totalement explosé et nous repartons presque seuls, Jean et moi. Après l’arrêt pipi, nous mangeons en roulant, mais je n’arrive pas à avaler mon sandwich au pâté. Finalement, d’autres arrivent et un petit groupe ne tarde pas à se former, roulant à bonne allure. Nous en profitons et roulons avec eux. Mais le parcours est bien bosselé et Jean a de plus en plus de difficultés à coller dans les côtes. Finalement, je le vois dans mon rétroviseur en train de se faire irrémédiablement lâcher. Que faire ? Je dois prendre rapidement une décision. Dois-je l’attendre pour qu’on continue à rouler ensemble ou est-ce que je profite de ce que je suis bien dans ce petit groupe ? Je me dis que Jean est de toute façon beaucoup plus fort que moi sur un Bordeaux-Paris (il l’a déjà fait, lui, ainsi qu’un Paris-Brest-Paris, et il est beaucoup plus entraîné que moi) et qu’il va bien trouver un autre groupe pour rouler. Quant à moi, si j’arrive avant lui au deuxième contrôle, je pourrai en profiter pour mieux récupérer en l’attendant. Je m’accroche donc à mon groupe jusqu’à la fin de la deuxième étape à l’Isle Jourdain, au 230ème km.
Claude est stationné sur la petite place et j’aperçois Jean-Marie qui n’est pas encore reparti. Il m’encourage amicalement, je crois qu’il n’en revient pas de me voir si près derrière lui. En attendant Jean, je me ravitaille, je fais des étirements et je me repose. Mais Jean n’arrive pas ! Ce n’est que 27 mn plus tard qu’il apparaît, visiblement démoralisé d’avoir roulé seul, sans trouver de groupe pour l’entraîner. Nous prenons alors tout notre temps pour qu’il récupère comme il faut.
Lors de la troisième étape, toujours très bosselée, qui nous mène sur près de 80km jusqu’à Martizay en passant par le magnifique village d’Angle sur l’Anglin (allez-y, ça vaut le coup !), nous roulons beaucoup tout seuls tous les deux. En fait, je tire Jean car je me sens en super forme et lui est dans le creux de la vague. Nous avons tout de même bien roulé car, quand je passe le km 292, mon compteur se remet à zéro. Jean m’explique que c’est parce que j’ai dépassé 10 heures. Cela fait donc une moyenne de 29,2 km/h sur cette distance. Je n’en reviens pas, moi qui n’ai jamais tourné au mieux qu’à 25 sur un 200 et aux environs de 22 sur mon dernier Paris-Sancerre il y a de cela 15 jours (ce fut d’ailleurs mon record de distance avant ce Paris-Bordeaux : 237 km).
A Martizay, nous prenons encore notre temps, d’autant plus qu’il y a enfin un premier ravitaillement fourni par l’organisation. Nous repartons encore seuls et décidons de nous arrêter peu après pour regarnir notre précieux postérieur de crème protectrice. En effet, ça chauffe. Il paraît que la température est de 28°C et, dans les montées des côtes toujours présentes, on a vraiment du mal à supporter cette chaleur. Nous décidons d’attendre un groupe adéquat qui finit par arriver et c’est avec lui que nous allons faire la majeure partie de l’étape. Jean a retrouvé ses jambes et suit sans problème, moi aussi. Je bavarde un peu en anglais avec une Espagnole de Burgos qui habite Barcelone. J’ai vu quelque part qu’il y avait beaucoup d’étrangers dans ce Bordeaux-Paris, une cinquantaine d’Italiens et autant d’Espagnols, des Hollandais et j’ai même vu un maillot marqué Jersey. Finalement, c’est déjà le soir (21h30) quand nous atteignons Noyers, lieu du 4ème contrôle, 370ème km et fin de la partie bosselée.
C’est alors que nous voyons arriver notre ami Thierry en voiture qui a dû abandonner suite à un début d’insolation. En ce qui me concerne, je commence à avoir de sérieux problèmes d’acidité gastrique et je n’arrive pratiquement plus ni à manger ni à boire. Cela me gêne et m’inquiète énormément. Lorsque nous repartons de Noyers, après nous être rhabillés en tenue presque hivernale pour la nuit, nous arrivons rapidement à nous joindre à un groupe d’une quinzaine de coureurs emmené par les Espagnols qui roulent à allure raisonnable (la fille est avec eux et réclame « piano »). La nuit commence à tomber, mais il y a toujours une voiture derrière qui nous éclaire en plein phare si bien que nous pouvons en général économiser nos lampes.
Progressivement, d’autres que les Espagnols impriment au groupe une vitesse plus soutenue et la moitié du groupe décroche si bien que nous nous retrouvons à 7 ou 8 coureurs sur les longues routes plates et droites de la Sologne. La donne est maintenant inversée, Jean a retrouvé une super forme et se trouve même parfois en tête. Moi, je m’accroche en queue et j’essaie de ne pas me faire larguer. Je le serai tout de même à une dizaine de km de Salbris et Jean sera déjà attablé devant son repas quand j’arriverai au gymnase. Il est alors environ une heure du matin.
Là, nous avons droit au deuxième ravitaillement officiel sous forme d’un petit panier repas, mais je suis de plus en plus mal avec mon estomac. Je prends donc le parti d’aller me faire vomir dans les toilettes afin de pouvoir manger un peu. Le petit bouillon aux croûtons me paraît un régal. Mais je ne peux avaler que la moitié de mon sandwich, ce qui permet à Claude de profiter de l’autre moitié. Après ce « festin », Jean et moi nous nous endormons en posant coude et tête sur la table. Quel confort ! Je pense que nous sommes restés ainsi environ ¾ d’heure. Réveil la « gueule enfarinée », séance d’étirements (qui font merveille pour mes jambes), nous nous apprêtons à repartir lorsqu’on annonce l’arrivée des 3 premiers du groupe des cyclosportifs partis 8 heures après nous de Bordeaux. Ils nous ont donc rattrapés après 430 km de course …
Nous repartons tous les deux Jean et moi, seuls et prenant alternativement les relais, notre fidèle Claude nous suivant pour nous éclairer. Le pauvre vit un véritable calvaire, tombant de sommeil et s’obligeant à rouler à moins de 25 km/h. Ce n’est pas à refaire, c’est beaucoup trop dangereux. C’est comme cela que Joël (Gaborit) après son abandon s’est retrouvé avec sa voiture dans le fossé. Il faut deux accompagnateurs conducteurs pour qu’ils puissent se relayer au volant.
Vers 5 heures du matin, alors que le jour commence à se lever, nous nous arrêtons dans un village où une fête de mariage se termine, afin de permettre à Claude (et à moi) de se reposer. Un joueur de cornemuse est en colère et a appelé les gendarmes. Il s’est fait voler tous ses instruments.
Finalement, il fait suffisamment jour pour que nous puissions repartir sans l’éclairage de la voiture et nous donnons rendez-vous à Claude à Autruy sur Juine. Maintenant, je commence à peiner de plus en plus et je ne prends presque plus de relais, laissant à mon brave Jean le soin de me tirer. C’est ça, Paris-Bordeaux, une grande leçon de solidarité, entre les coureurs et entre coureurs et accompagnateurs.
Tiens, mon compteur a encore sauté. J’en suis donc à 20 heures de pédalage. Dans cette deuxième tranche de 10 heures, j’ai parcouru 243 km, soit 24,3 km/h de moyenne. Je trouve que ce n’est pas si mal car nous avons souvent été seuls, Jean et moi. La fin du parcours jusqu’à Autruy tourne pour moi à la galère. Je demande à plusieurs reprises à Jean de ralentir, j’ai du mal de fixer la route, je me sens dans le brouillard, j’ai les jambes faibles (je ne peux toujours ni manger ni boire) et je trouve la route interminable jusqu’à la fin de l’étape.
Du coup, à Autruy, je propose à Jean de repartir sans m’attendre car moi, je vais d’abord essayer de redormir une demi-heure dans la voiture pour me retaper. Il accepte ma proposition et va se prendre un bon petit-déjeuner au bistrot pendant mon « sommeil ». Ensuite, je prends encore le temps d’aller prendre un café noir (c’est tout ce que je peux avaler) et d’aller aux toilettes avant de me rhabiller en tenue d’été (il est maintenant 9h30 et le soleil commence à nous réchauffer). Joël bavarde avec Claude en nous racontant ses mésaventures et c’est sous leurs encouragements que je reprends la route, seul cette fois, pour parcourir les 85 derniers km.
Finalement, je me sens plutôt bien. Certes je ne force pas (je roule à 21 ~ 22 de moyenne) et je reste seul car les groupes qui me doublent vont trop vite. A mi-chemin, je passe un coup de fil à mon épouse pour lui dire que j’arriverai entre 13h30 et 14 heures. Peu après Ablis, je suis rejoint par deux groupes dans lesquels j’arrive à m’intégrer jusqu’à la côte d’Emancé qui fait tout exploser. Ils se croient tout près de Rambouillet et sont extrêmement déçus et incrédules quand je leur annonce qu’il reste encore une trentaine de km à parcourir. Après plus de 600 km de galère, voir des pancartes « Rambouillet 8 km » et se taper encore plus de 30 km est on ne peut plus démoralisant. Est-ce vraiment une bonne idée de faire ainsi le tour de Rambouillet, qui plus est sur des routes particulièrement pourries comme celle qui va de Gazeran à Poigny ?
A Poigny, je suis tout heureux de retrouver les copains du CTR qui sécurisent la traversée de la départementale et je continue tranquillement ma route, toujours aussi seul. Finalement, j’arrive en triomphateur (restons modeste) sur la ligne d’arrivée que je franchis à 13h39, soit 31h39 après avoir quitté Cenon samedi matin. Apparemment, je suis à peu près à la moitié du groupe « moins de 36 heures », ce que je considère comme un véritable exploit vu mon ancienneté vélocipédique (moins de 2 ans), mon ancienneté tout court (55 ans) et le fait que je n’ai guère parcouru plus de 3 000 km depuis le début de l’année.
Mon épouse, mon fils et sa copine m’attendent et m’accueillent ainsi que Jean-Luc (Bernard). C’est un grand moment d’émotion avec prises de photos, interview du journaliste de l’Echo républicain, retrouvailles avec mon ami Jean resté dans sa tenue rouge flamboyante de Rambouillet Olympique revêtue depuis la nuit ; Je fais le tour des copains organisateurs qui tous me félicitent. Je tiens à boire une bière, mais j’ai du mal à l’avaler car les aigreurs sont toujours là.
Finalement, je rentre chez moi à vélo (plaisir ultime), je me fais à nouveau vomir, je prends une bonne douche, je me couche et m’endors comme une souche jusqu’au soir. Là, je peux commencer à remanger presque normalement et il ne me reste plus qu’à passer une bonne nuit et constater le lendemain matin que j’ai perdu 3,6 kg dans le week-end.

Je vais enfin pouvoir raconter mon « exploit » à tous mes amis et toutes mes connaissances car je ne suis pas peu fier d’avoir réussi de la sorte. Finalement, j’aurai roulé pendant 24h45 sur 635 km, ce qui représente une moyenne (hors arrêts) extraordinaire pour moi sur une telle distance de 25,66 km/h. Jamais je ne me serais cru capable de réaliser cela. Il faut dire que, si j’ai pu le faire, c’est grâce à mes deux amis, Jean le coéquipier et Claude l’accompagnateur totalement dévoués et totalement indispensables. Si Jean ne m’avait pas « forcé » à prendre un si bon départ, s’il ne m’avait pas tiré comme il l’a fait dans la sixième étape, il est clair que cette merveilleuse aventure aurait pu tourner au cauchemar. Un grand merci donc à Jean et à Claude à qui je dédie ce qui restera pour toujours mon premier et mon plus beau BPR !
Jean Cordonnier